
Boualem Sansal, Nicolas Diat, Grasset : les coulisses d’un naufrage annoncé
Que se passe-t-il chez Grasset ? Boualem Sansal affirme n’avoir aucun lien avec l’éviction d’Olivier Nora par Vincent Bolloré, patron du groupe Hachette. « Mon ami Olivier Nora, bien que notre amitié soit récente, m’a écrit un très long mail pour me dire que son éviction n’a rien à voir avec moi. Elle est due à un différend qui remonte à longtemps avec Vincent Bolloré », a-t-il déclaré à TV5 Monde, précisant qu’au moment où il avait décidé de rejoindre Grasset, il ignorait que la maison d’édition appartenait au magnat breton.
Interrogé sur ses supposées accointances avec l’extrême droite, il a catégoriquement rejeté ce reproche. « J’ai toujours été de gauche. En Algérie, j’ai fait la révolution agraire, j’y ai cru. Maintenant, il n’y a plus de gauche. Mais je ne suis pas d’extrême droite. Par contre, je ne peux pas empêcher les gens de penser ce qu’ils veulent de moi », s’est-il défendu.
Quant au fait de publier dans une maison d’édition dont 178 auteurs dont des noms très connus comme Dany Laferrière, Sorj Chalandon, Caroline Fourest, Abnousse Shalmani, viennent d’annoncer leur retrait en signe de solidarité avec Olivier Nora, Boualem Sansal n’a pas caché son malaise. Toutefois, fraîchement arrivé dans la maison et ne connaissant pas suffisamment ses mœurs pour en juger, il a préféré se montrer prudent. «Je viens d’arriver chez Grasset », a-t-il soutenu.
Dans l’entourage de l’écrivain, on ne se contente pas de tenir l’auteur du Village de l’Allemand loin de cette histoire : on affirme que c’est le refus d’Olivier Nora de publier un manuscrit de Nicolas Diat — par ailleurs employé au sein du groupe Hachette — qui est à l’origine du conflit entre l’éditeur et Vincent Bolloré. En apparence, cela ressemble à une banale affaire d’ego ou de postures, mais dans le fond, elle dissimule une véritable guerre idéologique. Car Nicolas Diat, connu pour ses positions conservatrices frisant l’extrême droite, ainsi que pour avoir publié Jordan Bardella, présente un profil qui explique assez clairement les raisons qui auraient poussé Olivier Nora à rejeter son manuscrit. Or, Boualem Sansal lui-même est régulièrement accusé de collusion avec l’extrême droite : il siège notamment au conseil stratégique du magazine Frontières, tribune connue pour ses positions identitaires. À travers son suractivisme médiatique et un discours qui contribue à décomplexer l’extrême droite — notamment sa participation à la célébration des 200 ans du groupe Hachette, en présence de Jordan Bardella et d’autres figures du Rassemblement national —, Boualem Sansal a-t-il précipité le glissement des éditions Grasset dans le giron de ce mouvement ? Difficile de ne pas penser que le différend entre Olivier Nora et Nicolas Diat n’exclut pas un conflit de l’éditeur avec Boualem Sansal, mais il le révèle.
Pour l’heure, il est difficile de tirer des conclusions définitives, mais tout porte à croire qu’une guerre politique et idéologique se joue dans les coulisses de l’édition française, longtemps dominée par la gauche, et qui risque aujourd’hui de basculer. Une telle perspective, pour inévitable qu’elle puisse paraître, n’en menace pas moins l’avenir de Grasset et, sans doute à long terme, celui du secteur du livre en France : jusqu’ici ouvert sur le monde et porteur d’un discours universaliste généreux, le monde du livre étoufferait sous un repli national-populiste qui ne peut être que stérile et stérilisant.
