Grasset perd ses auteurs : le prix amer d’une prise de guerre

Les dirigeants du groupe Hachette ont salué l’arrivée dans escarcelle de Boualem Sansal comme un coup d’éclat éditorial. Quelques semaines plus tard, leur marque Grasset se retrouve à compter ses pertes. Depuis l’éviction brutale d’Olivier Nora, son PDG historique, la prestigieuse maison de la rue des Saints-Pères vit ce qui ressemble à une hémorragie.

Tout avait commencé comme un triomphe. En mars, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal quittait son éditeur historique Gallimard – qui l’avait pourtant soutenu et accompagné lors de son incarcération – pour rejoindre Grasset. Dans les cercles proches du groupe Hachette, contrôlé par Vincent Bolloré, on présentait l’opération comme une monumentale prise de guerre, symbole d’un nouveau rayonnement. L’auteur lui-même annonçait que son prochain livre, qu’il décrivait comme « un livre de guerre », était « prêt » et pouvait « sortir demain matin ».

Mais derrière les fanfares, la mécanique grippait déjà. Olivier Nora et la direction de Hachette «ont fait le constat d’un désaccord » sur l’opportunité de publier le prochain livre de Boualem Sansal consacré à sa détention en Algérie : la direction voulait une publication au mois de juin, tandis que le PDG de Grasset préférait novembre. Un désaccord en apparence technique, mais qui masquait des tensions bien plus profondes. Le départ d’Olivier Nora, confirmé par Hachette, a été présenté par L’Express comme un licenciement ordonné par Vincent Bolloré lui-même. La réaction du monde littéraire ne s’est pas fait attendre.

Un à un, les grands noms s’en vont

Alain Minc, économiste et essayiste, a annoncé quitter Grasset, son éditeur « depuis 40 ans », interprétant le départ d’Olivier Nora comme « une mise au pas de cette maison d’édition ». Sorj Chalandon, dont le dernier roman Le Livre de Kells avait paru en 2025, a été lapidaire : « J’ai toujours dit que si on touchait un cheveu d’Olivier Nora, je partirais de Grasset, et ma position n’a pas changé. » Bernard-Henri Lévy, auteur mais également membre du conseil d’administration de Grasset, lui, a choisi l’hommage autant que la rupture. Sur X, il a écrit : « Vingt-cinq ans qu’Olivier Nora est mon éditeur. Et quel éditeur ! Scrupuleux et enthousiaste. Exigeant et généreux. Comme beaucoup, je n’ai pour lui qu’admiration et gratitude. Et suis sous le choc. » Il avait également indiqué qu’il suivrait Nora où qu’il aille. Caroline Fourest, journaliste et autrice éditée chez Grasset depuis plus de vingt ans, a exprimé sa consternation : pour elle, « ce départ est un tournant, de plus, de trop », et Grasset représentait « une maison commune, un poumon de la vie intellectuelle qui abrite des auteurs très différents ». Frédéric Beigbeder, longtemps publié dans la même maison, s’est associé à l’action collective en préparation. « Nous avons tout traversé ensemble : les victoires, les succès, les polémiques, les échecs », a-t-il écrit. « Maintenant que c’est fini, je tiens à lui rendre hommage pour son panache. » Le philosophe Pascal Bruckner n’a pas mâché ses mots : « Bolloré tue Grasset. C’est un acte de mort. C’est un coup de fusil à bout portant contre une des plus vieilles maisons d’édition françaises. » À ces voix s’ajoutent celles de Gaël Faye et Vanessa Springora, tous deux figures du catalogue de la maison, et plus largement une centaine d’auteurs réunis dans l’urgence en un collectif, avec une « action commune » en préparation pour dénoncer ce qu’ils vivent comme une épuration.

Un virage idéologique assumé

Le départ d’Olivier Nora n’est pas un accident isolé : c’est une nouvelle étape dans la recomposition des maisons contrôlées par Hachette Livre, impulsée par Vincent Bolloré. Arnaud Nourry, son PDG pendant 17 ans, et Sophie de Closets, la patronne de Fayard, étaient partis avant lui sur des désaccords avec la nouvelle orientation du groupe. Depuis, Fayard a surtout publié des auteurs marqués à droite ou à l’extrême droite : Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella, Philippe de Villiers. Grasset suivrait-il la même trajectoire ? C’est ce que craignent ceux qui la quittent.

Qui est Olivier Nora ?

Derrière l’éditeur que tout le monde s’arrache en ce moment se cache une figure issue de l’une des grandes familles intellectuelles françaises. Olivier Nora est le neveu de Pierre Nora, historien élu à l’Académie française, issu d’une famille de la grande bourgeoisie juive parisienne. Pierre Nora avait enseigné à Oran en pleine guerre d’Algérie, et en avait tiré un essai fondateur, Les Français d’Algérie, avant de devenir l’un des grands architectes de l’historiographie française avec son monumental ouvrage Les Lieux de mémoire. Juif ashkénaze profondément attaché à son identité, il avait fait graver une étoile de David sur son épée cérémonielle lors de son entrée à l’Académie française en 2001. Pierre Nora affirmait qu’il fallait « penser la nation sans nationalisme », et il était devenu en 2007 président de l’association « Liberté pour l’histoire », qui défend la liberté d’expression des historiens face aux interventions politiques. C’est dans cet héritage familial — celui du libre examen, de l’indépendance intellectuelle et d’un rapport complexe à l’histoire franco-algérienne — qu’Olivier Nora avait ancré son travail d’éditeur. Il se disait « fier d’avoir pu porter les couleurs » de Grasset « en toute indépendance, depuis 26 ans ». Cette indépendance, précisément, semble lui avoir coûté son poste.

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