
L’antisémitisme selon Brigitte Stora : tuer l’Autre pour ne pas se voir
L’antisémitisme explose. En France, en Europe, partout. Les chiffres grimpent, les synagogues se barricadent, les juifs effacent leur nom des boîtes aux lettres. Le monde saigne, et avec lui ressurgit la vieille haine millénaire, grimée en antisionisme de bon aloi. Le livre de Brigitte Stora, L’antisémitisme, un meurtre intime, arrive à point nommé. Pas pour excuser mais pour comprendre. Et comprendre n’est pas justifier – c’est armer le combat. Car, pour paraphraser Frantz Fanon , tout homme qui dit du mal des Juifs le dit nécessairement de tous les damnés de la Terre. Et il faut empecher que cela arrive. Par la compréhension d’abord. Par la dénonciation ensuite.
Brigitte Stora pose un diagnostic psychanalytique : l’antisémitisme est le refus de l’Autre. Refus de l’altérité, de la dette, de la division en soi. Le Juif incarne ce qui dérange : le désir, la loi, l’origine. Il rappelle que l’homme n’est pas plein, qu’il doit quelque chose, qu’il n’est pas tout-puissant. Alors on le tue. Symboliquement d’abord. Puis pour de vrai.
Le christianisme a construit sa victoire en reniant ses racines juives. Le nazisme a industrialisé le meurtre. Le stalinisme a « déjudaïsé » la révolution. Le nationalisme arabe a fait d’Israël le nom de tous ses échecs. L’islamisme cumule tout cela. Partout, la même logique : effacer le nom, le remplacer par un numéro, une étoile jaune, un silence.
La dette refusée
Brigitte Stora insiste : le refus de la dette fonde l’oppression. Dette envers les morts, dette envers ceux qui nous ont précédés, dette envers l’humanité. L’antisémitisme nie cette dette. Il inverse la culpabilité. D’où cette phrase terrible d’un rescapé : « Ils ne nous pardonneront pas le mal qu’ils nous ont fait. » La Shoah endeuille l’humanité, mais elle salit aussi son nom. Trop lourd à porter. Alors on cherche la rédemption. L’antisionisme la fournit : on refait des Juifs les bourreaux. On les « nazifie ». Stora le dit brutalement : l’Europe ne pardonne pas aux Juifs le crime qu’elle a commis contre eux. Le négationnisme en est la preuve ultime. On extermine six millions de personnes, puis on leur reproche d’avoir été exterminées. Logique imparable du meurtre psychique.
L’archétype
Car l’antisémitisme n’est pas un racisme comme les autres. C’est l’archétype. La matrice. Selon cette idéologie, le Juif est toujours coupable : d’avoir tué Jésus hier, d’incarner le capitalisme ou le bolchevisme selon les besoins, d’être républicain antichrétien ou comploteur mondial. Les accusations changent, le fond reste. Le Juif, c’est la projection du mal sur l’autre. Un autre presque semblable, justement. L’autre soi-même qu’on ne supporte pas.
L’antisémitisme a ce génie : il épouse chaque époque. Il prend ses formes, ses mots, ses obsessions. Renan et Hegel et même l’illustre Etienne de La Boetie écrivaient déjà qu’il fallait extirper cette racine. Le conspirationnisme contemporain ne dit pas autre chose. Seul le vocabulaire change.
Le piège actuel
Aujourd’hui, le débat sur le sionisme offre un terrain de jeu. Débattre, oui. Avec honnêteté. Mais prenons garde : les antisémites y voient l’occasion rêvée. Enfin, les Juifs seraient « réellement coupables cette fois-ci ». Enfin, on peut exprimer une haine décomplexée. Le mal absolu change de camp, mais la structure demeure. C’est là le piège que Stora dévoile : sous couvert de critique politique légitime, le vieux poison resurgit. Les théories conspirationnistes se réactivent. On ne dit plus « les Juifs dominent le monde », on dit autre chose. Mais l’obsession est la même. Tuer le Juif en soi, c’est tuer l’humain. C’est refuser l’Alliance, l’exil, la responsabilité. C’est choisir le mal comme option viable. Hannah Arendt parlait de sa banalité. Freud de la pulsion de mort. Stora parle de meurtre intime.
Le Juif n’est jamais seul dans le viseur. Il est la figure première de l’Autre qu’on refuse pour ne pas se voir divisé, désirant, redevable. Comprendre cette mécanique psychique, c’est comprendre toutes les oppressions. Le patriarcat, le racisme, le rejet des vieux, le déni colonial : même refus de la dette, même haine de l’altérité. Le désir de l’Autre fonde l’émancipation. L’inverse fonde la barbarie. Brigitte Stora ne nous laisse pas le luxe de l’indifférence. À nous de choisir. Vite. Lire ou ne pas lire L’antisémitisme. Un meurtre intime d’abord. Y adhérer ou on ensuite.
