Tahar Ben Jelloun, profession pigiste

Né en 1944 à Fès au Maroc, lauréat du prix Goncourt en 1987 pour « la nuit sacrée », auteur d’une centaine d’ouvrages traduits dans 160 pays, dont la toile de fond est sociétale, politique, Tahar Ben Jelloun a aussi été journaliste à Paris, où il vit. Ce que l’on ressent dans son œuvre, c’est ce souci du détail, de l’exactitude des faits. Et l’ouverture sur d’autres univers. « Quand on vieillit, on doit rester curieux, sinon on est foutu », disait son ami Bernard Pivot. Par ses nombreux voyages, Ben Jelloun a gardé la curiosité de l’autre et en a fait le terreau de son écriture.

On pense à son roman L’auberge des pauvres paru en 2004 qui se déroule à Naples. Le narrateur, universitaire marocain, s’ennuie à la ville comme à la campagne. Son couple est mort, s’il a jamais été vivant. Comme souvent dans une vie morne, une opportunité se présente : la mairie de Naples lui demande de rédiger le portrait de la ville. Un enchaînement de hasards le conduit à l’auberge des pauvres, établissement délabré, véritable parking pour les recalés de la terre. La Vieille, qui lui fait manger du fromage aux vers, lui raconte l’histoire des lieux, entre réalité et élucubrations.

On pense aussi à La réclusion solitaire, texte sur l’intériorité d’un travailleur immigré, ces invisibles qui construisent des routes et des immeubles loin de leur famille et de leur pays. Ces gens qui n’existent pour personne, Ben Jelloun leur donne une voix. Et quelle voix !

Dans Pigiste au Monde, l’auteur revient sur les années 1970 et ses débuts en qualité de journaliste pigiste, ce collaborateur extérieur payé au feuillet. S’en suivront quarante ans de collaboration au Monde les livres, au Monde diplomatique, au Monde aujourd’hui et au service étranger. Comme le précise la 4e de couverture, ce n’est pas un documentaire sur le journal, mais sur sa vie, ses joies et ses désillusions. Tout a commencé par son week-end à Genevilliers, consacré à un atelier d’écriture dispensé à des travailleurs marocains. L’auteur rapporte au rédacteur en chef son expérience, ce qui donne lieu à un premier papier sur les immigrés. Dans ce livre, on côtoie de grands noms, Gabriel Matzneff et son affection pour les Lolitas (dénoncé par Vanessa Springora dans Le consentement), le romancier Alphonse Boudard, l’éditeur Raphaël Sorin, François Bott, journaliste et écrivain. On assiste aux déjeuners de rédaction, véritable laboratoire à idées où l’on débat avec plus ou moins d’âpreté. Enfin, on partage l’aventure du reportage qui a amené Ben Jelloun aux quatre coins de la terre, en particulier dans le monde arabe. Passionnant.

Tahar Ben Jelloun Pigiste au monde, Paris, Gallimard, 2026, 121 pages, 16 euros.

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