Regarder l’Iran sans le voir : de Montesquieu à Djavann

Il y a des livres qui ressemblent à des gifles. Données avec élégance, avec sourire même, mais des gifles quand même. Les Lettres persanes de Montesquieu sont de celles-là. En 1721, deux Persans, Usbek et Rica, débarquent à Paris et regardent. Ils regardent avec cet étonnement poli, presque tendre, de celui qui découvre un monde qu’il ne comprend pas mais qu’il observe sans mépris. Comment peut-on être français ? La question est posée sans malice. C’est précisément ce qui la rend insupportable. On regarde l’Iran sans le voir. On l’a toujours regardé sans le voir. Montesquieu le savait déjà.

La Perse connaît l’Occident. Elle l’a toujours connu. Elle l’a étudié, traduit, absorbé, critiqué avec intelligence. Usbek et Rica, avant même de poser le pied à Paris, savent ce qu’ils vont trouver. Ils ont lu. Ils ont appris. Leur étonnement n’est pas celui de l’ignorant devant l’inconnu. C’est l’étonnement du sage devant la contradiction. Comment peut-on prêcher la raison et brûler ses hérétiques ? Comment peut-on célébrer la liberté et enchaîner ses femmes ? Comment peut-on se croire le centre du monde et ne rien connaître de ce qui existe au-delà de ses frontières ? L’Occident, lui, ne pose pas ces questions sur la Perse. Il n’a pas besoin de les poser. Il sait déjà. Ou croit savoir. C’est tout le problème. L’ignorance qui se prend pour de la connaissance est la forme la plus fermée d’aveuglement. On regarde l’Iran. Mais on ne le voit pas.

Montesquieu l’avait compris, lui qui était occidental jusqu’au bout des ongles mais assez lucide pour se regarder dans un miroir étranger. Il avait inventé Usbek et Rica précisément pour cela : dire à ses contemporains ce qu’ils ne voulaient pas entendre. Que leur civilisation, si fière d’elle-même, avait ses propres barbaries. Que le despotisme qu’ils reprochaient à l’Orient prospérait aussi sous leurs ors et leurs cathédrales. Que le regard de l’autre est le seul regard qui ne mente pas. Mais Montesquieu avait aussi créé Roxane. Et Roxane change tout. Roxane est l’épouse d’Usbek, restée au sérail pendant que son mari philosophe à Paris. Elle est silencieuse pendant presque tout le roman. Soumise, dit-on. Docile, croit-on. Et puis, dans la dernière lettre du livre, elle parle. Et ce qu’elle dit renverse tout. Elle dit qu’elle a toujours été libre. Que la soumission était une apparence. Que sa résistance était intérieure, secrète, indestructible. Roxane est la métaphore de la Perse entière : une civilisation que l’Occident croit dominer, comprendre, posséder, et qui lui échappe depuis toujours. Qui le regarde sans qu’il s’en aperçoive. Qui sourit derrière le voile qu’il lui a imposé. On regardait Roxane sans la voir. Comme on regarde l’Iran sans le voir.

Trois siècles plus tard, Chahdortt Djavann arrive en France. Iranienne. Seule. Sans un mot de la langue. Elle aussi regarde. Elle aussi écrit. Comment peut-on être français ? Le titre est le même écho que Montesquieu. Le vertige est identique. Entre 1721 et 2006, quelque chose n’a pas bougé. Le regard persan sur la France est toujours le même : curieux, lucide, bienveillant malgré tout. Et la France, elle, n’a toujours pas appris à regarder en retour. Dans son roman, l’héroïne iranienne traverse la France les yeux grands ouverts. Elle voit la beauté du pays. Elle voit aussi ses angles morts. Cette façon qu’ont les Français de parler de tolérance sans pratiquer l’écoute. De célébrer la différence sans jamais vraiment la regarder. D’accueillir l’étranger tout en lui demandant, silencieusement mais fermement, de disparaître dans la ressemblance. Ce que Djavann décrit n’est pas de la haine. C’est de la déception. Et la déception suppose l’amour. On ne peut être déçu que par ce à quoi on tenait. Son héroïne tenait à la France. Elle y croyait. Elle avait tout quitté pour elle. Et la France, absorbée dans son propre reflet, ne l’avait pas vue venir. Elle regardait l’Iran. Elle ne le voyait pas.

C’est là que les deux livres se rejoignent et disent la même chose avec trois siècles d’écart. L’humilité est du côté de l’Orient. Non pas l’humilité de la faiblesse. Celle de la vieille civilisation qui a déjà tout traversé et qui n’a plus rien à prouver. La Perse a trois mille ans. Elle a vu naître et mourir des empires qui se croyaient éternels. Elle sait que les certitudes passent. Elle regarde l’Occident avec cette patience tranquille de celui qui reconnaît dans l’autre sa propre jeunesse. L’orgueil est du côté de l’Occident. Non pas l’orgueil du conquérant brutal. Celui, plus subtil et donc plus dangereux, de celui qui se croit universel. Qui confond ses valeurs avec des vérités. Qui pense que son regard sur le monde est le seul regard valide. Qui peut lire les Lettres persanes en s’amusant des naïvetés d’Usbek sans jamais réaliser que c’est lui, le naïf. Que c’est lui qui est regardé. Que c’est lui qui ne voit pas. Usbek voit la France. La France ne voit pas Usbek. Djavann voit la France. La France ne voit pas Djavann. De Montesquieu à Djavann, de Usbek à Roxane, le même aveuglement se perpétue. On regarde l’Iran. On ne le voit pas.

Le dialogue entre l’Orient et l’Occident est un dialogue de sourds, non pas parce que les deux parties refusent de parler, mais parce qu’une seule des deux écoute vraiment. La Perse a toujours su nommer la France. La France a rarement su nommer la Perse sans la réduire, sans la simplifier, sans en faire un décor pour ses propres réflexions. Un décor oriental, fascinant et immobile, dans lequel l’Occident projette ses fantasmes et ses peurs mais jamais sa curiosité véritable. Montesquieu avait tendu le miroir. Djavann l’a tendu à nouveau. Entre les deux, trois siècles pendant lesquels l’Occident s’est regardé dans ce miroir persan sans jamais vraiment y voir la Perse. Sans jamais vraiment y voir l’Iran. Sans jamais comprendre que le miroir n’était pas là pour refléter l’Occident. Il était là pour lui montrer ce qu’il refusait de regarder.

De Montesquieu à Djavann, la leçon est la même. Le dialogue entre deux civilisations ne peut exister que si l’une cesse de regarder l’autre comme un décor. La Perse a fait sa part. Elle a regardé. Elle a compris. Elle a nommé. Elle attend depuis trois siècles que l’Occident en fasse autant. Un dialogue suppose deux interlocuteurs. Deux regards. Deux curiosités égales. Deux humilités réciproques. Pour l’instant, il n’y en a qu’une. Et c’est toujours la même.

 

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