« Kaïssa » ou le chant silencieux de l’absence

Il existe des livres qui ne se referment jamais vraiment. Qui continuent de résonner en nous longtemps après la dernière page, comme ces chants anciens de Kabylie que fredonnaient les femmes au crépuscule. Kaïssa, à la recherche du père perdu, premier roman de Nadira Naït Ouyahia, publié aux éditions Orients en France et Frantz Fanon en Algérie, est de ceux-là.

Dans un village accroché aux flancs du Djurdjura, une fillette voit surgir un jour un homme qu’on lui présente comme son père. Il arrive avec un xylophone en bois peint – étrange offrande dans ce paysage de pierres et de silence millénaire. Puis il repart. Sans explication, sans adieu, comme un souffle qui passe et ne revient jamais. De cette brève apparition ne subsistera qu’un jouet à moitié cassé, que la mère Louiza finira d’ailleurs par jeter.

C’est là que commence la véritable histoire : non celle d’une rencontre, mais celle d’une absence. Kaïssa grandit hantée par ce père-fantôme, obsédée par cette énigme vivante. À l’école, quand la maîtresse interroge, l’enfant baisse les yeux. Elle ne peut même pas dire qu’il est mort – il est pire que mort : il est flou, il est béance, il est ce vide dans la mémoire qu’on ne peut combler ni par les mots ni par les larmes.

La présence obsédante d’une absence

L’auteure, imprégnée de la culture traditionnelle berbère qu’elle a connue dans son village de Kabylie, construit son récit sur une tension fascinante : celle entre la présence obsessionnelle, mentale, affective de ce père, et l’absence totale de toute réalité tangible. Le sous-titre annonce d’emblée ce qui ne constitue pas vraiment un secret : ce père introuvable ne réapparaîtra jamais. Mais c’est justement cette certitude qui donne au roman sa dynamique interne et son originalité troublante.

Contrairement à sa mère Louiza, enfermée dans un douloureux silence, Kaïssa a constamment besoin de parler de son père, d’en entendre parler. Elle invente, ment, fabule. Elle substitue ses visions à la réalité, puisant dans les contes oraux de la tradition kabyle – ceux qu’on trouve par exemple dans le recueil de Taos Amrouche. Car les contes sont l’apanage des femmes, et Kaïssa vit d’autant plus dans un monde féminin que le père a déserté.

L’analyse que propose Nadira Naït Ouyahia est d’une finesse remarquable : ce père tiendrait sans doute bien moins de place dans la vie de sa fille s’il était réellement présent. C’est l’exemple même du peu de réalité dont certains êtres ont besoin pour exister, puisant leur raison d’être dans leur monde intérieur – d’autant plus que le monde extérieur, lui, est d’une indigence consternante. Pauvre, répétitif, inerte, dénué de toute créativité et de tout mouvement.

Le roman n’élude pas la question centrale : pourquoi ce père est-il parti ? Des compagnons qui l’ont connu l’expliquent à Kaïssa avec une lucidité cruelle. Il était incapable de supporter l’existence mortifère qui l’attendait s’il était resté. Un émigré ayant choisi le mode de vie occidental énonce même devant la jeune fille une sorte de litanie : « Nous partons parce que… nous partons parce que… » Se succèdent alors une série de vérités cruelles que personne ne dément autour de lui.

Les femmes du village, elles, n’ont d’autre choix que la résignation. Elles savent en toute lucidité que leur sort déplorable est tristement sans issue. Mais il est évident que le moment viendra où Kaïssa, elle aussi, éprouvera ce même sentiment d’étouffement que son père a fui.

L’attente comme parcours initiatique

Kaïssa l’adolescente, magnifiquement représentée en couverture par le tableau de Louis Bénisti – une jeune fille aux yeux immenses, largement ouverts, qu’elle semble ne jamais baisser – vit dans cette étrange temporalité de l’attente. Une attente mêlée d’espoir et d’insatisfaction, de manque et de ferveur. L’auteure place en épigraphe une citation d’André Gide, tirée du Retour de l’enfant prodigue, et l’on pense aussi à cette phrase des Nourritures terrestres : « Nathanaël, je te parlerai des attentes. »

L’attente peut faire partie d’un parcours initiatique, mais pas au-delà de l’entrée dans l’âge adulte, pas sans grand dommage en tout cas. C’est justement de ce dommage que le père de Kaïssa n’a pas voulu, et c’est pour cela qu’il a fui – non sans douleur pour les autres et sans doute pour lui.

Kaïssa cherche dans les silences, les non-dits, les gestes, les paysages, les rides des anciens, les talismans, les rêves qui s’effilochent. Elle se demande si ce père est revenu un jour ou si elle l’a inventé pour survivre. L’absence devient présence, le doute devient certitude intime, et le lecteur vacille entre réel et mirage, entre mémoire et mythe.

Une écriture qui tisse la mémoire

Nadira Naït Ouyahia écrit avec la patience de celles qui tissent les tapis de haute laine protégeant de l’hiver kabyle. Chaque mot est une maille, un fil noué et dénoué. Chaque phrase, une incantation. Dans un monde littéraire saturé de ruptures artificielles et de temporalités disloquées, elle fait le choix audacieux du retour à une forme narrative classique, linéaire – une enfance, une quête, une révélation qui sera une non-révélation.

Ce choix s’inscrit dans la tradition orale kabyle, où les histoires se transmettent comme des talismans, de bouche à oreille, dans un ordre sacré. L’auteure n’innove pas : elle habite cette tradition, la fait résonner dans un présent tremblant où les pères s’effacent et où les femmes portent le poids des silences comme des fardeaux invisibles. Dans cette fidélité à une forme ancienne, elle touche à une vérité nouvelle : ce qui semble linéaire ne l’est jamais tout à fait. Chaque souvenir est une spirale, chaque absence une boucle, chaque mot une pierre posée sur le chemin du retour.

Le livre de Nadira Naït Ouyahia est certainement un hommage à l’adolescence, à son pouvoir illimité mais éphémère et fragile – d’où sa grâce et sa séduction. Pourtant, l’auteure ne nous laisse rien ignorer d’une certaine réalité qui est cause de la tragédie. Le ton n’est pas celui de la révolte : la tristesse du constat suffit, sans qu’il soit besoin d’y joindre violence et dénonciation.

On pense inévitablement à Taos Amrouche, à cette voix qui pleure et qui chante dans le même souffle, qui invoque les absentes et les oubliées. Mais ici, la voix est celle d’une enfant qui n’a pas encore appris à crier. Elle murmure, elle respire dans le froid, elle avance à pas feutrés sur les sentiers de pierres, traînant derrière elle une absence trop lourde pour ses jeunes épaules.

Kaïssa, à la recherche du père perdu est une plainte tranquille, un silence sur une partition, une mélopée. Un chant de détresse sublimé par la poésie du manque. Il parle à tous ceux qui ont connu l’absence, l’attente, le silence des pères, le vertige de l’inexplicable. Il ne répare aucune fêlure – il la sublime. Et dans cette sublimation, il offre une forme de paix, fragile mais tenace.

À lire comme on écoute une berceuse triste, les yeux embués, le cœur serré. Pour se sentir moins seul dans ses propres silences. Car il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu une voix aussi juste, aussi nue, aussi nécessaire.

Nadira Naït Ouyahia, Kaïssa, à la recherche du père perdu, Éditions Orients (France) / Éditions Frantz Fanon (Algérie), 2025, 210 pages, 18€.

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