« Feu de Dieu » de Mohamed Kacimi : chronique d’une malédiction annoncée

Le « feu de Dieu », venant des profondeurs de la Bible, désigne tantôt la foudre purificatrice, tantôt le châtiment qui s’abat sur les peuples rebelles — celui qui consume Sodome, qui transforme la terre en cendre stérile. Poser ce titre sur l’Algérie, c’est formuler une question vertigineuse : ce pays est-il maudit ? Ou bien est-il, comme le buisson ardent de Moïse, consumé sans jamais disparaître, brûlant d’une flamme qui révèle plutôt qu’elle n’anéantit ? Mohamed Kacimi ne répond pas. Il laisse la question ouverte comme une plaie, et c’est précisément là que réside la force de ce récit : dans le refus de toute consolation facile, dans l’exigence d’une vérité qui brûle.

Une naissance au cœur du sacré et du funèbre

Tout commence dans un décor qui conditionne tout le reste. Mohamed Kacimi voit le jour à la zaouïa d’El-Hamel, dans l’oasis de Bou-Saada, haut lieu du soufisme algérien, au cœur d’un immense cimetière. La mort n’est pas ici un horizon lointain, mais le rythme premier de l’existence, le décor quotidien de l’enfance. Avec une précision quasi ethnographique, l’auteur décrit les funérailles qui scandent ses journées : le corps du défunt lavé trois fois à l’eau parfumée, enveloppé d’un linceul, porté sur un brancard vert par quatre hommes tandis que le cortège scande une litanie funèbre, puis glissé dans une fosse étroite, allongé sur le flanc gauche, tourné vers l’est pour qu’au jour de la résurrection il se lève face à La Mecque. Les femmes, elles, sont exclues de la cérémonie — le Prophète, écrit Kacimi avec une ironie à peine voilée, les ayant jugées trop faibles pour affronter la mort.

De cette enfance baignée par la mort, l’auteur tire une philosophie précoce, presque camusienne : « Né au cœur de cet immense cimetière, j’ai vu plus d’hommes mourir que je n’en ai vu vivre. Là, j’ai appris, en ouvrant les yeux sur le monde, que la mort n’est qu’une légère ritournelle. » À la mort environnante s’ajoute un paysage qui porte lui-même la violence du monde : des collines sombres et fauves aux contours érodés par le vent et la solitude, dont les dentelures aiguës évoquent des lames de couteau géantes. La terre, « si sèche, si aride qu’on croirait qu’elle a été ravagée par un terrible incendie », semble n’avoir jamais récupéré de quelque catastrophe originelle. Se présentant comme l’un de ces Berbères orphelins chassés du paradis andalou après la chute de Grenade, Kacimi dit que ses ancêtres se sont accrochés au manteau du Prophète pour fonder la communauté d’El-Hamel — « L’errant » en arabe — dans ce paysage de mélancolie et de détresse. L’exil, on le voit, est inscrit dans le nom même du lieu.

Les femmes, territoire de liberté clandestine

Or, c’est précisément au sein de ce monde austère et contraint que naît la résistance la plus vive. Car si les hommes prient et les imams tonnent, les femmes, elles, inventent. C’est parmi elles que Mohamed Kacimi a grandi, et c’est avec une acuité et une tendresse remarquables qu’il restitue cet espace de liberté subversive, cloîtré en apparence, mais souterrainement indomptable.

Les imams consacrent de véritables sermons au paradis des houris, mettant en extase les foules masculines de Sumatra à Rabat. Mais personne ne pose jamais la question symétrique : et les femmes, à quoi pourraient-elles prétendre pour jouir de l’éternité ? Les femmes sont, écrit Kacimi, l’angle mort d’Allah et de son Prophète. Mises à l’écart du monde officiel, elles fabriquent pourtant le leur, en marge et en secret. Elles tournent en dérision le sérieux des hommes, imitent avec une précision impitoyable les oncles qui ne s’expriment qu’en arabe classique archaïque, singent dans des pantomimes hilarantes leurs démarches compassées et leurs expressions solennelles. Elles racontent les histoires les plus grivoises sans retenue ni pudeur feinte. Même la religion, omniprésente et contraignante, devient sous leurs langues acerées un sujet de plaisanterie libératrice. Il se souvient de cette tante, pourtant si dévote, qui un jour leva les bras vers le ciel pour se plaindre de son mari infidèle, terminant sa prière par ces mots fulgurants : « Voilà mon Dieu, tu sais tout maintenant, de deux choses l’une : ou tu foudroies ce salaud sur-le-champ, ou tu peux aller te faire foutre. » C’est auprès de femmes comme elle, confesse l’auteur, qu’il a appris à rire du dogme, et peut-être à écrire.

La colonisation dans son intégralité

Du monde intime de la zaouïa, Kacimi élargit progressivement son regard pour embrasser l’histoire longue, celle que l’on préfère généralement raccourcir. L’une des thèses les plus importantes de Feu de Dieu est historiographique, et l’auteur la formule avec une véhémence qui ne laisse aucune ambiguïté : il refuse la réduction de la violence coloniale à la seule période 1954–1962.

Ce qui l’indigne profondément, c’est que tant d’historiens français traitent la guerre d’Algérie comme si, avant la Toussaint 1954, tout le monde vivait en paix — selon les mots d’un président français, dans « une mosaïque de races unies par l’amour et le soleil d’une même terre fraternelle et généreuse ». « Quelle foutaise ! », répond Kacimi. Pour lui, le colonialisme est avant tout une pathologie du regard, « une maladie grave, une amnésie qui provoque une cécité totale, empêchant le colonisateur de voir le colonisé ». Pour les Algériens, la guerre a commencé en juillet 1830, lorsque les troupes françaises de Charles X ont débarqué. Ce sont 132 années d’expropriations, d’enfumades, de terres brûlées, d’exterminations et de déportations pratiquées à une échelle massive. La guerre de 1954–1962 n’en est que le dernier acte : un conflit qui mobilisa plus de deux millions de jeunes Français, causa la mort de plus d’un million d’Algériens et donna naissance à l’OAS.

Mais Kacimi ne s’arrête pas à la responsabilité française. Il observe avec une amertume lucide que la libération elle-même fut confisquée : « Nous étions convaincus que tous nos malheurs venaient de la colonisation et qu’il suffisait qu’elle disparaisse pour que nous redevenions heureux, riches et beaux. » La douche froide postindépendance est décrite avec une rigueur implacable : l’aridité de la terre demeure, le ciel de juillet reste « ravagé par un soleil toujours aussi dément », et les anciens libérateurs deviennent à leur tour des oppresseurs.

Boumediene : un monstre au miroir de l’histoire

C’est sur ce terrain que s’ancre le passage le plus glacial du livre, celui consacré au colonel Boumédiène. À la tête de l’armée des frontières — ces troupes déployées en Tunisie et au Maroc, bien équipées, bien nourries, sans avoir jamais combattu — le sinistre colonel n’attendit pas que les derniers soldats français aient quitté les rivages de l’Algérie pour déferler sur le pays comme une tornade, balayant et massacrant les malheureux maquisards de l’intérieur, ceux-là mêmes qui avaient enduré sept années de guerre.

Le portrait physique que dresse Kacimi est d’une précision clinique, presque entomologique : « figure à la fois fanatique et taciturne, véritable incarnation de la terreur », d’une maigreur cadavérique, « ses yeux, billes d’acier froid, percent comme des aiguilles de matelassier ». Nourri au biberon des écoles coraniques de Constantine, de Tunis et du Caire, Boumediene sera, selon la formule implacable de l’auteur, « le maître d’œuvre de la descente aux enfers de l’Algérie ». Dans cette galerie de monstres, Kacimi évoque aussi le jeune colonel Chaabani, à peine âgé de vingt-quatre ans au moment de l’indépendance, froidement exécuté sur ordre de Boumediene — l’une des premières victimes d’un pouvoir qui, libéré de l’occupant, se retournera contre lui-même, dévorant sa propre chair.

Kacimi voit dans ce régime la continuité directe des corsaires barbaresques de la période ottomane : les dirigeants du FLN sont selon lui les héritiers de cette régence d’Alger qui avait fait de la piraterie sa principale ressource. « Les janissaires du FLN ont troqué les galères des États barbaresques contre des pipelines », mais la logique prédatrice, elle, demeure intacte.

La mère mourante, ou le seul vrai pays de l’homme

Après l’histoire collective, la plus intime. Et c’est vers la figure de la mère que Kacimi revient en dernier, comme à l’essentiel. Il la décrit d’abord dans sa jeunesse avec une précision impitoyable : femme d’une froideur remarquable, à la sévérité tranchante comme une lame, veillant sur sa fratrie de neuf enfants avec la vigilance inflexible d’un gardien de phare. Et pourtant, sur une photographie prise en 1974, son visage révèle autre chose : des yeux marron qui trahissent une profonde mélancolie, des lèvres légèrement entrouvertes comme sur le point de révéler un secret. Elle apparaît alors « à la fois tendre et sévère, froide et généreuse, incarnant les paradoxes de la terre d’Algérie ».

Le livre se termine sur des pages bouleversantes. La mère est en réanimation, atteinte d’un cancer du poumon au stade terminal. On apprend qu’elle avait tout fait pour dissimuler sa souffrance — cette toux persistante mise sur le compte d’une banale allergie, ces médicaments miraculeux demandés à son fils depuis les États-Unis, moins pour soulager son corps que pour apaiser ses angoisses. Et surtout cette conviction inébranlable : « Je refuse qu’on m’éventre, je ne veux pas qu’on mette les mains dans mes entrailles, jamais. » Elle qui n’avait jamais laissé paraître la moindre faiblesse, qui avait traversé toute une vie dans une allure imprenable, consent enfin — pour son fils, à travers le geste le plus humble — à recevoir. Non pas la nation, non pas la religion, non pas l’idéologie : la mère est le seul vrai pays de l’homme.

Pour finir, je dirai que Feu de Dieu n’est pas un livre commode. Traversé de colère, de tendresse, d’érudition et de douleur à parts égales, il n’absout personne — ni la France coloniale, ni le pouvoir algérien, ni le dogme religieux. Mais il ne désespère pas pour autant, parce que Kacimi croit en la beauté, celle d’Alger, celle de la langue, celle des femmes qui rient du dogme dans les arrière-cours de la zaouïa. L’Algérie est-elle maudite par le feu de Dieu ? Peut-être. Mais dans la tradition biblique, le feu peut aussi être révélation. Le buisson ardent ne consume pas Moïse, il lui parle. Kacimi, lui, a traversé le feu et en est revenu avec ce livre : un témoignage, un chant de deuil, et, obstinément, un acte d’amour.

Mohamed Kacimi, Feu de Dieu, Arles, Actes Sud, 2026 ; 218 pages ; 21.5 0€. 

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