
Comprendre les relations algéro-françaises à l’aune de la fiction et des arts
Publié en 2024 aux éditions L’Harmattan, L’Algérie et la France ou la fracture identitaire. Du drame colonial à la « reconquête territoriale de Nacer Khellouz propose une réflexion sur la complexité des relations franco-algériennes. L’auteur, universitaire algérien établi aux États-Unis, adopte une démarche inspirée de l’anthropologie littéraire, en mobilisant la littérature et les arts pour analyser les tensions historiques entre les deux pays.
D’emblée, l’essayiste défend l’idée que ces relations demeurent prisonnières d’imaginaires collectifs façonnés par l’inconscient colonial. Le processus décolonial apparaît ainsi inachevé : l’Algérie, après l’indépendance, se trouve à la fois dans une dynamique de recouvrement et de réinvention identitaire, tandis que la France peine à se redéfinir pleinement comme puissance postcoloniale, comme en témoignent certains discours politiques où affleure le refoulé colonial. Pour étayer cette thèse, Khellouz s’appuie sur des concepts issus de la philosophie, de l’histoire, de la psychologie et de la sociologie.
L’ouvrage s’articule autour de trois axes : « la fiction », « l’éducation » et « l’identité ». S’inspirant notamment des travaux d’Étienne Balibar, l’auteur souligne la nécessité de penser conjointement les dynamiques internes propres à chaque pays : « C’est pourquoi nous nous sommes attachés à poser sa complexité en des termes analogues à ceux de Balibar. Il faut en effet aborder aussi bien la relation de la France avec elle-même (son histoire coloniale puis celle de l’immigration africaine et celle encore de ses ressortissants d’origine africaine) et la relation de l’Algérie avec elle-même (son traitement de la question de l’immigration et la structuration idéologique de ses composantes régionales, notamment la question berbère) ». (p. 9).
Dans une première partie consacrée à l’orientalisme, l’auteur adopte une perspective régressive remontant au XIXe siècle, afin de mieux comprendre les imaginaires contemporains. Il insiste sur la persistance de ce courant après l’indépendance : « L’orientalisme […] continue de prospérer sans l’Orient […] » (p. 54). À travers l’analyse d’œuvres telles que Allouma de Guy de Maupassant ou Mémoires d’un fou ou voyages en Orient de Gustave Flaubert, Khellouz met en lumière le projet idéologique sous-jacent à ces récits, qui ont contribué à légitimer l’entreprise coloniale.
La deuxième partie, consacrée à l’éducation, met en évidence le caractère syncrétique du système éducatif algérien. L’auteur y souligne la pluralité linguistique et culturelle de la société, en contradiction avec toute vision homogénéisante. La question de la langue y est étroitement liée à celles de la mémoire et de l’identité.
Enfin, la troisième partie aborde la question de l’identité à partir des notions d’altérité, en s’appuyant sur la pensée d’Emmanuel Lévinas. Khellouz montre que les tensions identitaires propres au contexte postcolonial traduisent un malaise intérieur partagé par les deux sociétés. Cette analyse s’appuie notamment sur les romans d’Azouz Begag, Le Gone du Chaâba (1986) et Passeport (2000).
En mobilisant l’anthropologie littéraire, l’auteur fait des œuvres artistiques et littéraires des documents à part entière, révélateurs des imaginaires postcoloniaux et des tensions qui traversent les sociétés. Elles ne sont pas seulement envisagées dans leur dimension esthétique, mais comme des clés d’interprétation du réel.
En définitive, l’essai de N. Khellouz apporte un éclairage nuancé sur les relations franco-algériennes, en insistant sur le poids de la mémoire et du refoulé colonial dans l’espace-temps postcolonial. Il se distingue ainsi des lectures simplificatrices et idéologiques, et propose une analyse rigoureuse d’une relation marquée par une profonde fracture identitaire.
-Références bibliographiques :
Nacer Khellouz, L’Algérie et la France ou la fracture identitaire. Du drame colonial à la « reconquête territoriale, Paris, L’Harmattan, 2024.
Étienne Balibar. Droit de cité. Culture politique en démocratie. Paris, Éditions de l’Aube, 1998, pp.73-74.
