
« Qualifier Mamdnai d’islamiste relève de la sur-interprétation géopolitique » (Mounia Ait Kabboura, islamologue)
Zohran Mamdani, premier maire musulman de New York, est-il un islamiste dissimulé sous le costume d’un élu progressiste ? La question peut sembler provocante, mais elle circule dans le débat public américain depuis son élection. Pour y répondre, nous avons interrogé Mounia Ait Kabboura, islamologue dont les travaux sur Sayyid Qutb font autorité. Dans son livre consacré au théoricien de l’islamisme radical, Sayyid Qutb Architecte de l’islamisme radical, elle a analysé ce qu’elle appelle la « mécanique qutbienne » – cette logique qui fait de la religion une matrice totale de sens politique. Aujourd’hui, elle observe le mouvement inverse : une sur-interprétation qui déduit automatiquement un projet islamiste de la seule appartenance religieuse d’un élu. Entre amalgames médiatiques, polarisation autour de la question palestinienne et instrumentalisation politique, Mounia Ait Kabboura décrypte pourquoi l’élection de ce socialiste démocrate new-yorkais suscite tant de réactions.
Zohran Mamdani, un Ougandais d’origine indienne, vient d’être élu maire de New York. Ses partisans comme ses adversaires, aux États-Unis comme dans le monde, mettent en avant son appartenance religieuse. Pourquoi, selon vous ?
Il faut distinguer deux éléments. D’abord, le contexte américain de 2025 : l’élection de Zohran Mamdani, premier maire musulman et sud-asiatique de New York, revêt une forte charge symbolique dans une ville où la question israélo-palestinienne a profondément polarisé le débat public entre 2023 et 2025. Dans un tel climat, toute identification au mot « musulman » est immédiatement surinterprétée – soit positivement (diversité, inclusion), soit négativement (soupçon d’islamisation). Comme le titraient The Guardian et l’Associated Press, la première phrase est toujours : “the city’s first Muslim mayor”.
Ensuite, ce que j’appellerais une « mécanique qutbienne à rebours » : dans mon livre, j’ai montré comment, chez Sayyid Qutb, la religion devient une matrice totale de sens et d’ordre politique. Certains observateurs opèrent aujourd’hui le mouvement inverse : ils prennent un signe religieux – le fait que Mamdani soit musulman, issu d’une famille chiite ismaélienne – et en déduisent un projet politique global, comme si l’appartenance religieuse déterminait nécessairement la position politique. Or c’est précisément ce raccourci que mes travaux invitent à déconstruire : la religion n’explique pas tout.
En réalité, on met en avant sa religion parce qu’elle sert d’étiquette simplificatrice dans un contexte de conflit, non parce qu’elle rend compte de son programme municipal (logement, transports, services publics, etc.).
Le nouveau maire est musulman chiite. Qu’est-ce que cela signifie ? Une Amérique plus ouverte ou plus faible ?
D’un point de vue analytique, cela ne signifie ni l’un ni l’autre automatiquement. Le fait qu’un élu issu d’une minorité religieuse — qui plus est d’une minorité au sein même de l’islam (les ismaéliens nizaris) – accède à une telle fonction traduit plutôt un pluralisme institutionnel réel aux États-Unis.
Mais en faire la preuve d’une « Amérique faible » reviendrait à réactiver le vieux discours de la « subversion islamiste de l’intérieur », discours déjà présent dans certains usages radicaux de l’islamisme (l’idée d’un monde de la jahiliyya opposé au monde de l’islam). Ce glissement n’est pas analytique mais idéologique. Mon travail consiste précisément à montrer comment de telles oppositions binaires alimentent la radicalisation.
L’identité chiite-ismailienne de Mamdani n’est donc pas un indicateur pertinent pour comprendre sa politique municipale. Elle renseigne plutôt sur une trajectoire diasporique indo-africaine qu’il faut distinguer d’une quelconque volonté de transformer New York en cité islamique. Plaquer sur lui le modèle qutbien ou frériste de l’État islamique serait un contresens méthodologique.
Il y a déjà eu des maires et dirigeants musulmans dans d’autres grandes villes occidentales, notamment Sadiq Khan à Londres (2016-2024) et Ahmed Aboutaleb à Rotterdam (2009-2024), et leurs expériences ont été très fructueuses. Pourquoi l’élection de Zohran Mamdani suscite-t-elle des réactions plus vives ?
Je nuancerais d’abord la prémisse : la désapprobation n’est pas « quasi unanime » en Occident. La presse britannique et européenne présente plutôt son programme comme un progressisme solide mais « normal ». Ce qui change, ce sont les conjonctures politiques et symboliques.
Le conflit Gaza/Israël (2023–2025) a profondément influencé la perception des figures politiques musulmanes, surtout à gauche. Dans ce climat polarisé, Zohran Mamdani a pris des positions très explicites sur la question palestinienne — bien plus affirmées que celles de Sadiq Khan ou d’Ahmed Aboutaleb lors de leurs premières campagnes. Cet engagement a suffi à nourrir, dans certains médias, l’accusation d’une prétendue « pente islamiste ». Son opposition ouverte au racisme et à l’islamophobie a également suscité de vives réactions. Ainsi, Elise Stefanik, représentante républicaine de New York et proche de Donald Trump, l’a publiquement qualifié de « a jihadist candidate for mayor » (« un candidat djihadiste à la mairie »). Ses partisans ont dénoncé une campagne d’amalgames et de stigmatisation à caractère islamophobe.
Zohran Mamdani : entre Hassan El Banna et Napoléon Bonaparte
Son identité de « democratic socialist » (« socialiste démocrate ») ajoute un double marqueur d’altérité dans le contexte américain : à la fois musulman et socialiste. Cette double appartenance provoque davantage de résistance culturelle que le profil travailliste institutionnel de Sadiq Khan à Londres ou le profil technocratique d’Ahmed Aboutaleb à Rotterdam. Même Donald Trump est intervenu dans le débat, qualifiant Mamdani de « radical » et de « communist », renforçant ainsi la dimension idéologique de la polarisation.
Enfin, le climat politique américain, plus tendu que le contexte britannique ou néerlandais des années 2010, favorise l’amalgame entre « musulman », « pro-Palestine » et « extrême gauche » afin de délégitimer un programme social urbain. Il s’agit là d’un usage stratégique de la religion. Autrement dit, ce ne sont pas ses origines musulmanes en soi qui choquent, mais l’intersection entre religion, gauche radicale et engagement pro-palestinien, dans un moment de forte polarisation.
Zohran Mamdani est présenté comme « un islamiste ». Qu’en est-il selon vous ?
Si l’on adopte les catégories que je développe pour lire Sayyid Qutb et l’islamisme radical, la réponse est claire : non, Zohran Mamdani n’est pas un islamiste au sens qutbien du terme.
Chez Qutb, l’islamisme radical se définit par : la conviction que la souveraineté appartient exclusivement à Dieu (hakimiyya) ; la condamnation de la société comme vivant en état de jahiliyya (ignorance préislamique) ; la volonté de remplacer l’ordre occidental par un ordre islamique ; et, parfois, la légitimation d’une avant-garde militante.
Rien de cela n’apparaît dans le discours public de Mamdani, centré sur des enjeux sociaux urbains : gel des loyers, gratuité des transports, épiceries publiques. La presse européenne considère d’ailleurs ces propositions comme banales. Le qualifier d’« islamiste » sur la seule base de ses prises de position pro-palestiniennes revient à confondre solidarité anticoloniale et projet islamiste – une confusion que j’ai maintes fois critiquée, car elle alimente à la fois les islamistes (qui s’en revendiquent) et leurs adversaires (qui s’en servent comme repoussoir). Il s’agit donc d’un étiquetage polémique, non d’un diagnostic théologique ou doctrinal.
Zohran Mamdani est-il un Frère musulman dissimulé sous le costume d’un Occidental bien intégré ?
C’est exactement le type de question né de la suspicion généralisée post-11 septembre, que certains discours islamistes n’ont pas aidé à dissiper. Mais, méthodologiquement, on ne peut pas partir d’une théorie du complot pour analyser un élu.
Aucun élément public ne rattache Mamdani à l’organisation des Frères musulmans ni à des réseaux qui s’en inspireraient. Les attaques émanent surtout de ses adversaires politiques américains, dans le sillage de l’élection. Son socialisme, sa défense du logement social et son inscription dans la gauche new-yorkaise relèvent d’un répertoire politique occidental, non d’un projet d’islamisation graduelle.
Dans mes travaux, je montre que l’idéologie qutbienne – et plus largement l’islamisme radical – se reconnaît à une architecture doctrinale cohérente, non à une simple solidarité avec la cause palestinienne. Traiter de « Frère musulman » toute personne musulmane critique d’Israël, c’est vider le concept de son contenu.
À la question « se cache-t-il ? », la réponse est donc claire : non. Tout indique qu’il est exactement ce qu’il dit être : un élu de gauche, musulman de culture, porté par les mobilisations sociales new-yorkaises. Le reste relève de la sur-interprétation géopolitique.

Une analyse remarquable par sa précision et sa rigueur. Mounia Ait Kabboura rappelle avec justesse combien la lecture du religieux exige de la nuance, loin des projections simplificatrices. On continue trop souvent à superposer des couches d’interprétation sur “l’islam”, au lieu d’examiner les contextes, les discours et les trajectoires. Ce regard lucide et apaisé est plus que nécessaire aujourd’hui.