
« Le monde se défait en silence » (Mohamed Kacimi, écrivain)
Que peut encore la littérature face à la violence du monde ? Comment dire l’effondrement, les migrations, les frontières, sans renoncer à la dignité humaine ? Et que reste-t-il, lorsque les promesses politiques et sociales s’effritent ? Dans Feu de Dieu, Kacimi interroge notre époque à hauteur d’hommes et de femmes pris dans ses secousses. Entre mémoire, transmission et tensions contemporaines, son écriture explore les lignes de fracture d’un monde en perte de repères, où l’amour et la parole deviennent, parfois, les dernières formes de résistance.
Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Feu de Dieu maintenant, après tant d’années passées loin de l’Algérie ?
Feu de Dieu est né d’un paradoxe intime : raconter une histoire profondément personnelle tout en refusant le piège de l’autobiographie individuelle. Ce livre est une autobiographie collective, traversée par des voix, des corps, des mémoires qui débordent largement le « je ». L’enfance que j’y évoque n’est pas seulement la mienne : elle est celle d’un monde, d’une société, d’une histoire longue, faite de strates, de croyances, de silences et de violences.
Mais ce projet répond aussi à une urgence contemporaine. J’ai voulu m’opposer à ce que j’appelle une double nostalgie qui travaille aujourd’hui l’Algérie.
D’un côté, une nostalgie de l’Algérie coloniale, nourrie d’images d’Épinal presque publicitaires : des villes propres, ordonnées, où l’on ne voit jamais les indigènes. De l’autre, une nostalgie des années de Houari Boumediene, perçues comme un âge d’or de puissance et de virilité politique. Or ces deux récits reposent sur des contresens historiques absolus.
Il fallait d’abord rappeler ce qu’a été la conquête. Dès les années 1830–1840, l’armée française mène une guerre d’anéantissement : enfumades de populations civiles, villages incendiés, récoltes détruites. Sous l’autorité du maréchal Thomas Robert Bugeaud, la politique de la terre brûlée vise à affamer les tribus et à briser toute résistance. L’exemple des grottes du Dahra, en 1845, où des centaines de civils meurent asphyxiés sous les ordres du général Aimable Pélissier, en est l’un des épisodes les plus emblématiques.
À cette violence militaire s’ajoute une violence intellectuelle. Dès les années 1840, des médecins coloniaux comme Eugène Bodichon théorisent l’impossibilité de toute coexistence entre colons et indigènes, allant jusqu’à envisager leur disparition. D’autres, comme le médecin militaire Adolphe Burdo, inscrivent cette vision dans un discours pseudo-scientifique qui transforme les populations locales en problème biologique et sanitaire. Ces idées, largement diffusées, contribuent à légitimer la violence.
Cette première phase débouche sur une rupture majeure : l’insurrection de 1871, menée par El Mokrani et le cheikh Haddad. Sa répression est implacable : exécutions, déportations massives, notamment en Nouvelle-Calédonie, confiscations de terres à une échelle sans précédent. C’est un tournant : la société algérienne est durablement brisée.
Dans les décennies qui suivent, la domination coloniale s’installe et s’organise. Les Algériens sont privés de droits civiques, marginalisés politiquement, dépossédés de leurs terres, et leurs structures sociales et spirituelles — notamment les zaouïas — sont affaiblies ou détruites.
Mais il est un point essentiel, souvent passé sous silence : l’école.
Après plus de cent trente ans de présence coloniale, à la veille de l’indépendance, l’immense majorité des Algériens n’a pas accès à l’instruction. L’école française reste un privilège réservé à une minorité. Le constat est accablant : en 1962, près de 90 % de la population autochtone est analphabète.
Autrement dit, la colonisation n’a pas seulement confisqué les terres et les droits : elle a organisé une privation massive du savoir.
C’est pourquoi je le dis dans mon récit : la langue française a conquis l’Algérie au moment où la France l’a quittée. Car c’est après l’indépendance, avec la généralisation de l’école algérienne, que le français s’est réellement diffusé. Ce paradoxe dit tout, et c’est pour cette raison que je m’efforce tout au long du récit à montrer comment le français est une langue algérienne.
J’ai voulu également démythifier les années Boumediene pour dire : cessons de nous prosterner devant ce mythe fabriqué. Regardons les faits, nus, sans fard, sans la pitié que les bourreaux ne méritent pas.
Le colonel Boumediene n’est pas un bâtisseur, c’est un fossoyeur. Il est l’architecte méthodique de notre faillite. C’est lui qui verrouille le pays comme on cadenasse un cachot, impose le parti unique et réduit une nation entière au silence — un silence de cimetière. Plus d’opposition. Plus de débat. Plus d’alternative. Plus rien, sinon lui.
C’est lui qui lance une arabisation brutale, aveugle, criminelle — sans enseignants formés, sans outils pédagogiques, sans le moindre horizon intellectuel. Une décision prise d’en haut, dans le mépris total du réel, qui désorganise l’école sur des décennies, fabrique du vide là où auraient dû germer des esprits, et sacrifie des générations entières sur l’autel de son ego nationaliste.
Mais le plus impardonnable reste ailleurs. C’est lui qui ouvre délibérément les vannes du religieux comme instrument de domination politique. Avec son ministre, l’Ayatollah Ahmed Taleb Ibrahimi — le titre n’est pas une métaphore —, il transforme l’école algérienne en médersa médiévale. L’institution qui devait émanciper devient une usine à lobotomies collectives. On n’y forme plus des citoyens capables de penser, de douter, de résister. On y prépare, patiemment, consciencieusement, la pépinière qui donnera le FIS. Le terrorisme des années 1990 a un père. Il s’appelle Boumediene.
Dans le même mouvement, il institutionnalise l’emprise religieuse sur la société : instituts islamiques multipliés, discours conservateur érigé en norme, encadrement moral imposé à une société qui ne lui a rien demandé. Ce n’est pas une dérive. Ce n’est pas un accident. C’est une politique froide, calculée, destinée à briser les reins de la société algérienne — à la rendre docile, craintive, repliée sur un fantasme d’arabité et livrée entière aux émules de Ben Badis, au lieu d’Ibn Rochd.
Il met en place une répression tous azimuts, sans états d’âme. Les militants de gauche sont traqués, torturés, brisés. Les intellectuels sont réduits au silence ou jetés sur les chemins de l’exil. Toute parole libre devient subversive. Toute pensée autonome devient un danger d’État.
Et il y a ce crime silencieux, rarement nommé : il a sacrifié l’agriculture. Par des décisions autoritaires, une gestion bureaucratique absurde et un mépris souverain pour les paysans, il a brisé les équilibres ruraux construits sur des siècles, détruit des savoir-faire irremplaçables, désorganisé la production alimentaire d’un pays entier. Un pays autrefois fertile, nourricier, rendu incapable de produire un seul épi de blé. Une dépendance alimentaire structurelle dont nous payons encore le prix aujourd’hui.
Et pour parachever l’œuvre, il a voulu changer le temps lui-même. En imposant le week-end du jeudi-vendredi, il ne s’est pas contenté de modifier un calendrier : il a refermé l’espace civil, coupé l’Algérie du rythme du monde, et renvoyé une partie de la société vers la mosquée comme seul lieu de rassemblement possible. Un geste anodin en apparence. Un geste de clerc en réalité.
Voilà ce que Boumediene a fait de nous : un peuple à genoux, dont la vie entière, scandée par les pénuries, se consumait à courir après le lait, le beurre, l’eau, les œufs, les pommes de terre. Un peuple épuisé, humilié, domestiqué, surveillé nuit et jour.
Il ne s’agit pas d’un âge d’or. Il ne s’est jamais agi d’un âge d’or. Ce sont des années de plomb, de misère organisée et de régression programmée. Boumediene n’est pas le père de l’Algérie moderne. Il en est le fossoyeur — et le géniteur, le spermatozoïde de l’islamisme qui gangrène aujourd’hui notre société.
Vous racontez l’Algérie à travers votre enfance dans la zaouïa d’El-Hamel. Pourquoi avoir choisi l’intime comme porte d’entrée vers l’histoire collective ?
J’ai choisi l’intime parce que c’est là que l’histoire s’imprime vraiment. L’histoire collective, on la raconte souvent comme une abstraction : des dates, des régimes, des idéologies. Mais en réalité, elle se dépose dans les corps, dans les peurs, dans les gestes quotidiens. Moi, je suis né dans une zaouïa, au milieu des morts, des prières, du sacré omniprésent. Avant même de comprendre le monde, je l’ai ressenti. J’ai été façonné par une atmosphère : la mort comme routine, Dieu comme présence constante, la langue comme enfermement et comme échappée. C’est ça que je raconte. Pas l’Algérie en général, mais ce que l’Algérie fait à un enfant. Parce que ce qu’on appelle « histoire collective », ce sont en réalité des millions d’histoires intimes qui se ressemblent, qui se répètent, qui fabriquent une culture, une mémoire, une vision du monde.
La zaouïa, ce n’est pas seulement un lieu de mon enfance : c’est un microcosme de la société. On y voit déjà les rapports de pouvoir, la place du religieux, la séparation des sexes, le rapport à la langue, à la colonisation, à la mémoire. En partant de l’intime, je ne réduis pas l’histoire — je la rends visible. Je la fais passer par la chair, par la peur, par le désir, par la révolte. Et peut-être que c’est la seule manière honnête de raconter un pays : non pas de l’extérieur, mais depuis l’intérieur, depuis ce que ça fait de naître dedans
Vous refusez de réduire la colonisation à 1954–1962 et vous décrivez le pouvoir algérien post-indépendance comme une continuation de la logique prédatrice. Cette double mise en cause bouscule les récits officiels des deux côtés de la Méditerranée. Est-ce une position tenable aujourd’hui ?
Réduire la colonisation à 1954–1962, c’est une falsification. La violence coloniale commence en 1830, elle déstructure un pays pendant plus d’un siècle, elle détruit des sociétés, des langues, des économies. Cette responsabilité-là est entière, massive, et la France ne l’a jamais regardée complètement en face. Mais continuer, soixante ans après l’indépendance, à tout expliquer par la colonisation, c’est une autre forme de mensonge. Le pouvoir algérien n’est pas l’héritier passif de la colonisation, mais il en a gardé les stigmates : il est devenu, très vite, un système autonome de prédation.
Il a confisqué la révolution, verrouillé la vie politique, instrumentalisé la religion, organisé une économie de rente et entretenu une dépendance structurelle — tout en brandissant en permanence la mémoire de la guerre comme un bouclier. La colonisation française a détruit. Le régime algérien a empêché de reconstruire. Et ce qui dérange, c’est qu’on refuse de choisir entre deux récits simplistes :
— celui, en France, d’une histoire coloniale qu’on refuse de regarder en face ; — celui, en Algérie, d’une mémoire de guerre qu’on attise à chaque crise, se prévalant d’une innocence éternelle.
Les responsabilités ne sont pas symétriques, mais elles sont toutes les deux écrasantes. La France, pour les crimes qu’elle a commis. Le pouvoir algérien, pour son incapacité criminelle à sortir l’Algérie du bourbier colonial. À un moment, il faut sortir de l’enfance historique.
Un pays ne peut pas se construire indéfiniment sur une blessure, ni sur une rente mémorielle. On ne construit pas l’avenir uniquement avec les tombes des martyrs.
Les hommes sont souvent des figures d’oppression dans ce livre, tandis que les femmes incarnent la résistance et la liberté. Est-ce un angle assumé ou une réalité qui s’est imposée à vous en écrivant ?
Je n’ai pas décidé de faire des hommes des oppresseurs et des femmes des résistantes. C’est le réel qui s’est imposé. Dans la zaouïa où j’ai grandi, le pouvoir était du côté des hommes : religieux, social, symbolique. Ce sont eux qui détenaient la parole, qui fixaient les règles, qui occupaient l’espace public. Et ce pouvoir passait en grande partie par le contrôle des corps et de la vie des femmes. Mais ce qui m’a frappé, en écrivant, c’est que les hommes étaient eux-mêmes enfermés dans ce système. Ils en étaient les gardiens, mais aussi les produits : prisonniers du dogme, de la virilité imposée, de la peur de Dieu, de la peur du désir. Leur domination était aussi une forme d’aliénation.
Les femmes, en revanche, n’avaient presque rien — donc elles avaient tout à inventer. Elles étaient reléguées, enfermées, invisibilisées. Mais dans cet espace contraint, elles développaient une liberté clandestine : le rire, l’ironie, le blasphème, le récit, le corps même. C’est auprès d’elles que j’ai découvert la distance, le doute, la subversion. Pas dans les discours officiels, mais dans les marges, dans les cuisines, dans les nuits.
Donc oui, il y a une asymétrie. Mais elle n’est pas morale, elle est structurelle. Ce n’est pas « les hommes contre les femmes ». C’est un système qui produit de la domination — et des formes inattendues de résistance. Et souvent, dans ce type de monde, la liberté ne vient pas de ceux qui détiennent le pouvoir, mais de ceux qui n’en ont pas.
L’Algérie traverse aujourd’hui une période de tensions politiques et de répression. En quoi Feu de Dieu nous aide-t-il à comprendre les racines profondes de cette crise, et pourquoi était-il urgent d’en parler ?
C’est vrai, Feu de Dieu ne parle pas directement de la situation actuelle — mais il est une fouille archéologique de notre corps algérien.
Ce que je décris, c’est un apprentissage précoce de la soumission : une société où la parole est encadrée, où le religieux organise le pouvoir et agence la vie, où le corps est surveillé, où la peur est intériorisée. Et cette matrice ne disparaît pas avec l’indépendance. Elle change simplement de mains. Après 1962, le pouvoir algérien ne rompt pas avec la logique de domination coloniale : il la nationalise. Il confisque la souveraineté, verrouille le champ politique, interdit toute alternative réelle, et s’appuie tour à tour sur l’armée, les services, le parti, le religieux pour se maintenir. La mémoire de la guerre de libération devient alors un instrument politique : non pas pour éclairer le présent, mais pour le neutraliser, voire le phagocyter.
Ce qui se met en place, c’est un système qui produit exclusivement de la fermeture. Fermeture du politique, fermeture de la parole, fermeture de la chair, fermeture de l’imaginaire. Et cette fermeture est cumulative. Chaque décennie ajoute une couche : chaque gouvernement rajoute une strate, répression, clientélisme, instrumentalisation du religieux, économie de rente. À force, ce n’est plus seulement un régime — c’est une machine à broyer.
Je me pose souvent la question : l’Algérie avance dans le temps, mais recule en liberté. Pourquoi ? Parce que rien n’a été réellement refondé ou repensé.
À force d’être écrasés, réprimés, appauvris, les Algériens ont fini par renoncer à la vie. Ils ont lâché leur propre pays. Ils n’habitent plus cette terre — ils la traversent comme des fantômes en espérant la quitter au plus vite. Leur vraie vie ? Ils l’espèrent le jour de leur mort. C’est dit, c’est assumé, c’est revendiqué. Le présent n’est qu’une salle de transit, et tant pis pour ceux qui y vivent encore.
Les mosquées sont devenues leur seul refuge, pour ne pas dire leur foyer — les seuls endroits où l’illusion et la « vérité » tiennent encore debout, où le paradis semble à portée de main. Alors ils y restent. Ils s’y noient, ils s’y abiment. Et chaque geste, chaque mot, chaque pensée est aussitôt pesée, soupesée, triée : licite ou illicite. Halal ou haram. Blanc ou noir. Cette vision binaire, stérile, bichrome a tout envahi — elle a remplacé la réflexion, tué la nuance, et réduit des êtres humains à des rouages mécaniques de la Charia, c’est-à-dire la mort de la pensée.
Et le résultat, c’est un islam au rabais, un islam low-cost rivé au sol, incapable de s’élever d’un centimètre. Une foire d’empoigne où la foi se mesure à la vitesse de course vers la mosquée, à la promptitude avec laquelle on se jette sur son tapis dès le premier appel du muezzin, à la trace qu’on imprime sur son front à force de cogner le sol. Chacun surjoue, chacun surenchérit, chacun exhibe sa dévotion comme un trophée. Une religion moribonde, vidée de toute spiritualité, devenue scène de compétition — où l’on se montre plus qu’on ne croit, où l’on s’affiche plus qu’on ne pense. Et où plus rien n’apaise l’âme ni ne nourrit l’esprit.
Une société qui parie tout sur l’au-delà pour fuir l’ici-bas ne construit rien — elle déserte. À force de rêver le ciel, elle abdique la terre. Et pendant qu’elle se prosterne jusqu’à perdre haleine, le pouvoir, lui, se sert : il vend, il pille, il liquide — sans témoin, sans résistance, face à un peuple, sans voix, terrorisé, désormais tenu en laisse par une peur qui le ronge jour et nuit : la « torture de la tombe ». Au diable la vie !
Mohamed Kacimi, Feu de Dieu, Arles, Actes Sud, 2026 ; 218 pages ; 21.5 0€.
