
« Le pouvoir a tout fait détacher la petite bourgeoisie intellectuelle du reste du peuple algérien » (Fayçcal Derdour, écrivain)
Que s’est-il réellement passé au lendemain de l’indépendance algérienne pour ces familles de la petite bourgeoisie intellectuelle et nationaliste qui avaient œuvré pour la libération du pays ? Pourquoi certaines d’entre elles ont-elles été mises à l’écart, voire combattues, par le nouveau pouvoir ? S’agissait-il d’une stratégie délibérée visant à neutraliser une classe sociale jugée potentiellement rivale, ou d’un dommage collatéral dans les luttes de clans post-indépendance ? Dans son ouvrage Non, nous n’avons pas rêvé de ça ! La saga des Derdour ou le destin contrarié d’une famille algérienne, publié aux Editions Frantz Fanon, l’écrivain Fayçal Derdour retrace l’itinéraire de sa famille, présente dans tous les domaines de la vie nationale depuis le début du XXe siècle. Un témoignage qui éclaire d’un jour nouveau l’histoire des premières années de l’Algérie indépendante et interroge les choix politiques et économiques qui ont façonné le pays. Entre fierté d’un engagement historique et amertume face à l’ostracisme subi, il livre ici un récit intime et politique sur une page méconnue de l’histoire algérienne.
Vous venez de publier aux Editions Frantz Fanon Non, nous n’avons pas rêvé de ça ! La saga des Derdour ou le destin contrarié d’une famille algérienne, un aperçu sur la trajectoire de votre famille avant, pendant et après la Révolution. Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?
J’ai écrit ce livre suite à la ferme recommandation des ainés de la famille Derdour qui ne sont plus de ce monde aujourd’hui. Mes ainés tenaient à ce que l’itinéraire qu’ils ont imprimé à cette grande famille soit connu du grand public. Pour ce faire, ils m’ont rendu dépositaire de toutes les archives en leur possession afin que je puisse restituer fidèlement leur histoire. Cette entreprise de mémoire voit le jour aujourd’hui après une première tentative d’édition de ce livre avortée auprès de l’ANEP.
Votre livre est à cheval sur la grande histoire du pays et l’histoire intime de votre famille. Qu’est-ce que ça vous fait d’appartenir à une famille qui a été au cœur des évènements les plus importants de la Révolution algérienne ?
C’est à la fois un sentiment de fierté que d’appartenir à cette grande famille algérienne de la petite bourgeoisie intellectuelle et nationaliste, n’en déplaise à ceux qui veulent le nier. Mais également beaucoup d’amertume au vu des déconvenues subies par la famille au lendemain de l’indépendance tant espérée…..
Les Derdour étaient présents dans la culture, la santé, le sport, la politique, le secteur économique…A quel moment de son histoire votre famille a commencé à occuper une place importante dans la vie de l’Algérie ?
La contribution de la famille Derdour au mouvement national commence au début du siècle dernier par l’implication de mon grand-père Ahmed (Cadi de son état) dans plusieurs actions sociales en opposition aux exactions coloniales envers nos coreligionnaires et ensuite au courant des années vingt par son fils Jamel qui a rejoint, jeune, les rangs de l’ENA (Etoile nord-africaine) aux cotés de Messali Hadj. Plus tard, le role de Jamel a été déterminant au sein du PPA-MTLD lors des évènements sanglants du 8 mai 1945 puisque, grâce à son intervention énergique et déterminante auprès des siens, il évita un massacre prévu et orchestré par les autorités coloniales de séant. Il en payera le prix fort puisqu’il sera arrêté et emprisonné et échappera de justesse à une tentative d’assassinat fomentée par les autorités carcérales. Il ne dut son salut qu’à ses aptitudes de boxeur. Ces évènements sont relatés dans son livre intitulé Itinéraire d’un homme politique engagé de l’ENA à l’indépendance.
Malgré le rôle incontournable que les Derdour ont joué depuis le début du vingtième siècle pour l’éveil national, ils ont été mis dans le collimateur du système à l’indépendance. Le sort qui leur a été réservé est un dommage collatéral d’une lutte de clans ou une stratégie délibérée de neutralisation politique ?
Cette question se pose de manière lancinante à toute la famille Derdour depuis l’avènement de l’indépendance sans trouver de réponse satisfaisante. En tous les cas, notre famille a été victime d’une certaine forme d’ostracisme de la part des tenants du pouvoir au lendemain de l’indépendance. Ce qui a fait que nos ainés ont quitté ce monde avec un sentiment d’amertume mêlée à de l’incompréhension.
En plus des dommages politiques considérables, votre famille a également subi une répression financière qui a conduit au blocage et démontage de plusieurs de ses projets. Comment expliquez-vous cet acharnement ?
Je pense que cet acharnement s’explique par l’envie et la jalousie sournoises de ceux qui sont arrivés au pouvoir sans légitimité et qui ont voulu détacher la petite bourgeoisie intellectuelle et nationaliste du reste du peuple algérien dont elle est partie intégrante, sous le fallacieux prétexte qu’elle serait antirévolutionnaire.
Ce que vous racontez dans votre livre a touché plusieurs autres familles qui faisaient partie, à l’indépendance, de l’embryon de bourgeoisie nationale algérienne. Plus de 60 ans après, comment voyez-vous les choix politiques et économiques de l’Algérie indépendante ?
C’est un énorme gâchis car notre beau pays qui recèle d’immenses richesses et abrite une population jeune, dynamique et intelligente (dixit les nombreux scientifiques qui font le bonheur de certains pays d’Europe, de l’Amérique du Nord et même au-delà de certains pays d’Asie) aurait dû être, 60 ans après le recouvrement de son indépendance, parmi l’élite des pays émergents. Ce qui est loin d’être le cas.
La phrase qui fait office de titre à votre livre « Non, nous n’avons pas rêvé de ça » , c’est votre défunt père, un Moudjahid sur tous les fronts, qui la répétait souvent avant sa mort. Qu’est-ce que cela vous inspire d’y penser aujourd’hui ?
C’est un sentiment d’amertume qui m’oppresse à chaque fois que j’y pense, car mes parents ont vécu une immense frustration, eux qui espéraient cette indépendance de de toute leur âme et qui, en définitive, n’ont récolté que déni et mépris… Mais si d’aventure, la nouvelle Algérie voulait réconcilier ces familles avec l’Algérie nouvelle promue depuis peu, un geste fort et bienveillant est à espérer !!! Mais pour ce faire, il faudrait que ces dirigeants aient une certaine perspicacité et beaucoup de mansuétude leur permettant d’apprécier à leur juste valeur les actions menées par ces militants nationalistes sincères et dévoués de la première heure, aujourd’hui disparus, qui n’ont jamais esquivé leurs responsabilités, quoi qu’il leur en coutât, pour que vive l’Algérie libre et indépendante.
Fayçal Derdour, Non, nous n’avons pas rêvé de ça ! La saga des Derdour ou le destin contrarié d’une famille algérienne, Boumerdès, Editions Frantz Fanon, 2025, 260 pages ; 1800 DA / 25 €.
