« J’adore l’idée de rester longtemps dans la tête de mes lecteurs » (Isabelle Duquesnoy, romancière)

Comment passe-t-on de la restauration de tableaux à l’écriture de romans historiques ? Quelle méthode se cache derrière la construction de personnages aussi subtils ? Isabelle Duquesnoy, ancienne restauratrice de peintures devenue écrivaine il y a 25 ans, se confie sur son dernier roman La baronne de minuit, le château des soupirs. Passionnée par le XVIIIe siècle depuis ses années de restauration d’œuvres d’art, elle explique sa méthode d’écriture rigoureuse : fiches détaillées pour chaque personnage, tableaux de connexions, construction minutieuse avant même de commencer la rédaction. Son intérêt pour les sujets tabous, comme la thanatopraxie qu’elle a explorée dans un précédent ouvrage, nourrit son imagination. Dans ce nouveau roman, elle plonge son héroïne, Liselotte Cadet de Beaupré, baronne exilée à Londres après la Révolution, dans une intrigue mystérieuse autour d’un enfant albinos.

Le XVIIIe siècle semble avoir vos faveurs. Pourquoi vous attachez-vous spécifiquement à cette époque ?

J’étais restauratrice de peintures dans une autre vie, et j’aimais beaucoup travailler les œuvres du XVIIIe siècle, surtout les portraits de femmes dont la carnation, les parures de bijoux et les reflets d’étoffe m’enchantaient à chaque nettoyage. Lorsque les peintures étaient déchirées ou qu’il manquait une partie de la couche picturale, je devais faire des recherches pour trouver comment remplacer habilement les éléments disparus. Ma passion pour les archives et l’étude des mœurs du XVIIIe siècle a commencé ainsi. Lorsque j’ai commencé à écrire, il y a maintenant 25 ans, ce fut d’abord sur la vie de Mozart, car je connais le sujet par cœur. Et c’était une plongée dans le XVIIIe siècle que je n’avais plus envie de quitter.

Avez-vous fait un stage chez un taxidermiste ? Je note que vous avez une solide connaissance du sujet et avez déjà écrit un ouvrage, « L’embaumeur ». 

J’ai eu affaire aux thanatopracteurs plusieurs fois en l’espace d’un an, ce qui m’a permis d’approcher ce métier de près. Et surtout de constater à quel point leur savoir-faire nous permet de supporter le deuil ; autrefois embaumeurs, aujourd’hui thanatopracteurs, ils rendent aux défunts une figure acceptable et sereine. Et puisque tout ce qui se rapporte au côté sordide de la mort est un peu tabou, il n’y a pas plus attirant pour moi qu’une chose cachée. Donc je m’y suis intéressée à fond, sans pour autant dépecer mes proches.

Comment avez-vous travaillé vos personnages, qui sont au demeurant fort subtils ? Liselotte et Percy semblent être les vrais héros. 

Je travaille mes personnages d’une façon très précise : chacun fait l’objet d’un carnet comportant tous les détails : sa mentalité, son rôle, ses habitudes alimentaires, sa tête, son allure, son vocabulaire etc… Lorsque mes personnages ont tous leur fiche remplie et validée (ce qui peut prendre plusieurs mois de réflexion), je dresse un tableau trombinoscope façon inspecteur Gadget, avec des fils les reliant les uns aux autres. Parfois, je reste plantée comme une andouille devant mon tableau, et je traque le moindre grain de sable dans le rouage du récit.

« La baronne de minuit », plongée dans le XVIIIe siècle français

Au départ, on a l’impression qu’elle arrive dans un château de vampires et que l’on bascule dans un conte fantastique. Finalement, pirouette, on apprend que l’enfant est albinos. Comment cette idée vous est-elle venue ?

Je voulais que ma petite baronne, exilée à Londres et condamnée à exercer un métier subalterne, comme bon nombre de ses pairs après la Révolution, se retrouve dans une situation la privant de tout repère. Les femmes ont toujours dû faire preuve d’adaptabilité depuis la nuit des temps, et encore plus durant les périodes de l’Histoire qui ne leur accordaient aucun droit. Il était évident pour moi que Liselotte Cadet de Beaupré ne serait pas préceptrice d’un enfant ordinaire. Il fallait une présence angélique et inquiétante à la fois, qui déstabilise et qui offre un contraste avec les autres personnages : domestiques en apparence loyaux, oncle protecteur mais entretenant un secret. Je construis mes romans en m’attachant aux vérités historiques autant qu’au romanesque et à l’humour.

Aviez-vous pensé dès le début à un happy end ? 

Je sais toujours comment finira l’histoire avant même de commencer à l’écrire. Je n’écris rien si le livre n’est pas construit dans mon esprit et sur mon petit tableau façon cold case. Le happy end est ma façon de laisser aux lecteurs la possibilité d’imaginer la suite, avec une pirouette. Moi, si je m’attache à des personnages, et qu’à la fin tout le monde meurt, je repose le livre en me demandant pourquoi l’auteur a fait ça. Pourquoi nous prive-t-il d’espoir, de rêverie et d’optimisme ?

Quand les héros le méritent, je les fais vivre le plus longtemps possible, et ensuite, ils vivent dans l’esprit des lecteurs. Je reçois beaucoup de messages me disant que mes personnages sont obsédants. J’adore l’idée de rester longtemps dans la tête de mes lecteurs.

 

Isabelle Duquesnoy, La baronne de minuit, le château des soupirs, Paris, éditions du Sauil, 488 pages, 21.90 €

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