
« Gaza, ce n’est pas seulement des chiffres mais aussi des histoires » (Samar Yazbek, écrivaine syrienne)
Comment témoigner de l’indicible ? Comment transformer les statistiques d’une catastrophe humanitaire en récits qui restituent la dignité des survivants ? C’est le défi que s’est lancé l’écrivaine Samar Yazbek avec Une mémoire de l’anéantissement, les Gazaoui.e.s racontent. Au complexe Thumana de Doha, elle a recueilli les témoignages de rescapés soignés après l’offensive israélienne du 7 octobre 2023. Une seule question pour tous : « Que faisiez-vous le 7 octobre ? » De cette interrogation simple naissent des récits bouleversants, comme celui d’Abdallah, 13 ans, qui a vu sa mère brûler dans un car de l’UNRWA. Face à « ce génocide téléguidé par l’intelligence artificielle », l’auteure refuse la déshumanisation et revendique le pouvoir de l’écriture : « L’écriture construit l’empathie. »
À quel moment vous vous êtes dit « je dois faire témoigner les survivants ? »
J’étais au complexe Thumana, à Doha, où sont soignés les rescapés du génocide à Gaza. Ma fille avait eu un accident et je l’accompagnais dans ce centre hospitalier. C’est alors que, dans la chaleur de midi, j’ai vu ces gens en fauteuils roulants, sans bras, sans jambes. Les autres victimes de l’après 7 octobre 23. Étant attachée au travail de mémoire collective, convaincue que l’intime est politique, j’ai décidé de tendre le micro à ces gens afin de les humaniser. Gaza, ce n’est pas seulement des chiffres. Mais aussi des visages, des noms, des histoires.
Votre éditeur est bien courageux. Quels retours de lecture avez-vous ?
J’ai reçu des lettres, des messages, tous positifs. Je ne crains pas les menaces ni les reproches car je sais que c’est la honte absolue, de laisser mourir ces gens. Ce génocide est téléguidé par l’intelligence artificielle. Quelque part dans son bureau, un homme appuie sur un bouton et fait exploser tout un quartier à Gaza. Hélas, ce n’est pas un jeu de Play Station ni de la science-fiction. Une guerre à la fois très précise et mue par une volonté de tout raser.
Une mémoire de l’anéantissement, paroles de Gazaouis survivants
Comment expliquez-vous qu’un peuple qui a connu l’Holocauste puise fait preuve d’une telle violence ?
Les israéliens ne sont pas tous pro-Netanyaou, c’est Netanyaou le criminel de guerre. Ni les Juifs ni les Israéliens.
Pouvez-vous imaginer que ce livre soit traduit en hébreu ?
Ce serait bien que les Israéliens lisent ce livre. L’écriture construit l’empathie. Mais combien seraient-ils capables d’accepter cette vérité ?
Pourquoi avez-vous posé à vos témoins une seule question : « que faisiez-vous le 7 octobre ? »
On parle du 7 octobre 23 en Israël, mais on ne parle pas du 7 octobre à Gaza jusqu’à aujourd’hui. Les gens ont perdu leurs bras, leurs jambes, leur famille. Ce sont des gens éduqués, travailleurs, pas des monstres.
Ils ne s’attendaient vraiment pas à une riposte d’une telle ampleur ?
Non, ils s’attendaient à une guerre comme d’habitude, puisque tel est leur lot quotidien. Ils sont déjà dans une prison, à Gaza. Alors une rispote oui, mais pas durable dans le temps ni de cette intensité. Car ils le disent bien : « le 7 octobre, ce n’est pas notre faute ».
Quel est le témoignage qui vous a le plus marquée ?
Celui de Abdallah, 13 ans. Avec sa famille, il est monté dans un car de l’UNRWA, un car identifié comme étant un véhicule des Nations Unies, avec logo et drapeau. Un obus est tombé dessus. Le jeune garçon a vu sa mère brûler devant lui. Lui-même a été brûlé.
Quel témoignage n’avez-vous pas gardé ?
Certains témoignages se répétaient, d’autres étaient trop épouvantables. Et j’avais le souci de préserver la dignité des gens.
Vos témoins font preuve d’une grande résilience : comment l’expliquez-vous ?
Ils veulent rentrer à Gaza, pensent à l’avenir de leurs enfants et surtout, ils sont habités par une foi inébranlable. C’est cette foi qui les fait tenir debout et avancer malgré tout.
Samar Yazbek, Une mémoire de l’anéantissement, les Gazaoui.e.s racontent, Paris, Stock, 328 pages, 22.90.
