Zohran Mamdani : entre Hassan El Banna et Napoléon Bonaparte

Peut-on être musulman sans être islamiste ? Cette question mérite d’être abordée avec rigueur analytique. Quand on est un simple citoyen, qui passe plus de temps à gérer ses soucis quotidiens qu’à se poser des questions sur l’avenir de Dieu et de l’islam, on peut passer à côté de l’islamisme. Après tout, plus de 90 % des musulmans que je connais personnellement n’ont qu’une connaissance sommaire de l’islam et leur appartenance à cette religion relève davantage d’une profession de foi que d’un véritable engagement spirituel, ontologique, politique. Ce constat rejoint les recherches en sociologie des religions qui distinguent l’identité religieuse héritée de la pratique religieuse active et un islam davantage culturel que politique, ce que les sociologues appellent la « religiosité de basse intensité ».

En revanche, quand on est une personnalité publique et que l’on met en avant son islamité, la question se complexifie. L’exposition médiatique transforme l’affichage religieux en acte politique, selon le principe bien établi en sciences politiques que toute identité revendiquée dans l’espace public devient performative. En mobilisant l’imaginaire islamique à travers ses discours, on y souscrit et on s’engage automatiquement à s’y conformer, à moins de faire de ce comportement une stratégie de communication pour conquérir un électorat communautaire musulman avec la ferme intention de le trahir une fois élu.

L’histoire offre des précédents édifiants. Cela s’est déjà produit avec Napoléon qui s’est fait trompeusement musulman pour plaire aux Égyptiens et prendre leur pays. Lors de la campagne d’Égypte (1798-1801), Bonaparte multiplia les déclarations de sympathie envers l’islam, allant jusqu’à affirmer dans ses proclamations qu’il vénérait Allah et son prophète « plus que les Mamelouks ». Cette stratégie d’« orientalisme performatif », comme l’ont analysé les historiens spécialistes de la période, visait à légitimer l’occupation française. Elle lui réussit puisqu’il réussit à gagner le titre de « Grand Sultan » auprès même du peuple qu’il a trompé, bien que cette adhésion fut superficielle et de courte durée, comme l’ont démontré les révoltes du Caire.

Qu’en est-il de Zohran Mamdani ? Est-il un islamiste ou, en parlant d’islam publiquement et assumant plusieurs des positions historiques des islamistes (soutien inconditionnel à la Palestine, refus du désarmement du Hamas, photos avec des fondamentalistes connus, etc.), entend-il utiliser simplement l’électorat musulman new-yorkais à des fins électorales ? Cette interrogation nécessite une analyse des « marqueurs identitaires » tels que conceptualisés en science politique : quand un élu invoque systématiquement son appartenance religieuse sur des questions géopolitiques spécifiques, cela révèle soit une conviction profonde, soit un calcul électoral instrumental.

« Qualifier Mamdnai d’islamiste relève de la sur-interprétation géopolitique » (Mounia Ait Kabboura, islamologue)

Quand on regarde de près sa trajectoire de chanteur, quand on le voit poser avec sa charmante épouse en décolleté, il est difficile de le comparer aux fondamentalistes qui pullulent dans le monde musulman et qui considèrent que la musique est illicite et que le voile est obligatoire pour les femmes. Les recherches en anthropologie religieuse distinguent clairement l’islamisme radical, qui impose une orthopraxie stricte, du néo-islamisme politique moderne, plus flexible sur les questions de mœurs mais ferme sur les questions géopolitiques. Les travaux d’Olivier Roy sur l’« islam mondialisé » montrent comment cette seconde forme d’islamisme peut coexister avec un mode de vie occidentalisé.

Certains objecteraient que c’est exactement celle-là la stratégie des Frères musulmans : la taqiya, qui consiste à se dissoudre dans la culture de l’autre et infiltrer cette dernière patiemment mais sûrement de l’intérieur. Toutefois, il convient de préciser que le concept de taqiya, historiquement associé au chiisme et non au sunnisme des Frères musulmans, a été largement suerexploité par certains milieux. Les historiens de l’islam politique ont démontré que les Frères musulmans privilégient plutôt une stratégie de « double discours » (un pour l’interne, un pour l’externe) plutôt qu’une dissimulation pure de leurs convictions. Hassan El Banna lui-même, fondateur de la confrérie en 1928, prônait une « islamisation par étapes » de la société, commençant par l’individu, puis la famille, puis l’État – une méthode gradualiste qui n’implique pas nécessairement la dissimulation.

Alors, entre Napoléon Bonaparte, « le Grand Sultan » opportuniste du peuple d’Égypte qui instrumentalisa l’islam sans y croire, et Hassan El Banna, le fondateur de la confrérie des Frères musulmans qui créa un projet politique islamiste cohérent et assumé, qui est vraiment Zohran Mamdani ? Une troisième hypothèse mérite considération : celle d’un politicien moderne naviguant dans ce que les sociologues appellent l’« identité composite », caractéristique des musulmans de deuxième ou troisième génération en Occident, qui articulent simultanément appartenance religieuse, citoyenneté occidentale et positionnements géopolitiques sans nécessairement adhérer à un projet islamiste structuré. Seule une analyse rigoureuse de ses votes, de ses financements et de ses alliances politiques concrètes permettrait de trancher définitivement cette question.

 

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