Wole Soyinka indésirable aux USA : quand le trumpisme s’en prend à la littérature

Wole Soyinka a 91 ans. Prix Nobel de littérature. Une vie passée à dénoncer les dictatures, à survivre aux geôles nigérianes, à défier les tyrans. Et voilà qu’il se retrouve persona non grata aux États-Unis d’Amérique pour avoir commis le crime suprême : comparer Donald Trump à Idi Amin.

Vous avez bien lu. En 2025, l’Amérique de Trump révoque le visa d’un intellectuel africain pour délit d’opinion. Pardon, pour « délit de comparaison ». Nuance. La réponse de Soyinka ? Magistrale : « Lorsque j’ai comparé Donald Trump à Idi Amin, je pensais lui faire un compliment. » Voilà comment on gifle le pouvoir avec les mots. Voilà comment on refuse de ramper.

Cette histoire, elle n’est pas nouvelle. Elle a déjà été écrite. Par Milan Kundera. Dans La Plaisanterie. Il y a soixante-dix ans. Un jeune étudiant tchèque, Ludvik, écrit une carte postale ironique à sa copine : « L’optimisme est l’opium du genre humain ! Vive Trotski ! » Boutade d’étudiant. Humour potache. Rien de bien méchant. Sauf que ça se passe en Tchécoslovaquie stalinienne. Et là, tout bascule. La carte est interceptée. Analysée. Décortiquée. Transformée en preuve. Preuve de quoi ? De « résidu d’individualisme ». Le Parti ne plaisante pas avec les plaisanteries. Ludvik sera exclu du Parti, viré de l’université, expédié dans un bataillon disciplinaire. Sept années de sa vie pulvérisées. Pour une blague. Kundera a décrit avec une précision d’entomologiste ce mécanisme totalitaire : comment une phrase devient une arme, comment l’humour se transforme en crime, comment le contexte disparaît au profit de la lettre. Comment l’absurde devient logique administrative.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, Wole Soyinka reçoit une « lettre d’amour plutôt curieuse » du consulat américain. Son visa est révoqué « à la discrétion » du département d’État. Pas d’explication. Pas de justification. L’arbitraire assumé. Bureaucratisé. Normalisé. C’est exactement ça, le piège du trumpisme. Pas le coup d’État spectaculaire. Pas les tanks dans les rues. Non. Juste l’accumulation de petits arbitraires qui, un jour, constituent un système. Comme en Tchécoslovaquie. Comme dans toutes les dérives autoritaires : on ne se réveille pas un matin en dictature, on y glisse progressivement, décision après décision, lâcheté après lâcheté.

Ludvik était dangereux parce qu’il pensait librement dans un système exigeant l’orthodoxie absolue. Soyinka représente exactement ce que les régimes autoritaires craignent : une voix libre, une conscience critique, une mémoire vivante des dérives dictatoriales. Les deux incarnent cette figure insupportable pour tout pouvoir totalitaire : l’intellectuel qui refuse de jouer le jeu.

Et savez-vous ce qu’il y a de plus beau dans cette histoire ? La réponse de Soyinka. Pas de supplications. Pas d’excuses. Il déclare être « très satisfait de l’annulation » de son visa. Il transforme l’humiliation en résistance. C’est le dernier pouvoir qui reste à l’exclu : refuser d’être humilié, retourner la violence symbolique en acte de fierté. Ludvik avait fait pareil. Traversant sa descente aux enfers avec une lucidité amère, sans courber l’échine.

À 91 ans, Soyinka formule un constat implacable : « Je ne prendrai pas l’initiative moi-même, car il n’y a rien que je cherche là-bas. Rien. » Ce « rien » résonne comme un verdict sans appel. Quand le pouvoir punit la pensée libre, quand la plaisanterie devient crime, il ne reste effectivement plus rien à chercher dans cet espace devenu inhabitable pour l’esprit. L’Amérique s’est vidée de sa substance en bannissant ceux qui la faisaient vivre. Les esprits libres. Ceux qui refusent de s’agenouiller. Ceux qui préfèrent l’exil à la soumission. Kundera avait raison : la plaisanterie révèle le roi nu. Et c’est précisément ce que le roi ne pardonne jamais.

Bienvenue dans l’ère où l’Amérique de Trump ressemble à la Tchécoslovaquie de 1950. Où comparer un président à ce qu’il est – un homme se comportant comme un dictateur – vous vaut l’exclusion. L’histoire ne se répète pas, disait Marx. Elle bégaie. Là, elle hurle.

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