Les intellectuels algériens, « la valise ou le cercueil » ?

L’expression « la valise ou le cercueil » était pendant longtemps utilisée pour désigner la rupture symbolique entre les colons et les indigènes dans le monde compartimenté de la colonisation. Toutefois, après les indépendances, cette expression a changé de contenu tout en gardant la même virulence. Désormais, la rupture s’est déplacée : elle oppose les nouveaux pouvoirs qui se sont mis en place aux intellectuels critiques. C’est le cas notamment en Algérie où tous ceux et toutes celles qui se sont opposés au coup d’État de Boumediene en 1965 ont été condamnés… à la valise ou au cercueil.

C’est dans ce contexte que des intellectuels comme Zéhouane, Harbi, et Bachir Hadj Ali ont été arrêtés et torturés, séquence douloureuse magistralement décrite par ce dernier dans son livre L’Arbitraire. Ce témoignage révèle les mécanismes d’une violence d’État qui ne vise pas seulement à réduire au silence, mais à briser physiquement et moralement ceux qui osent penser autrement.

Cette condition à laquelle sont condamnés les intellectuels algériens après l’indépendance du pays peut paraître normale dans la perspective saïdienne. En effet, Edward Said affirme que l’exil est la condition même de l’intellectuel : « La condition de l’exil est exemplaire du statut de l’intellectuel en tant qu’outsider : ne jamais être pleinement en phase, se sentir toujours extérieur au monde sécurisant et familier des indigènes, bref, s’efforcer d’éviter et même honnir les pièges de l’adaptation et du bien-être national. Métaphysiquement parlant, l’exil est pour l’intellectuel un état d’inquiétude, un mouvement, où, constamment déstabilisé, il déstabilise les autres. Pas plus qu’il ne lui est possible de revenir en arrière et de retrouver la stabilité de son « chez soi », il ne peut davantage, hélas, se reconnaître pleinement dans son nouveau pays[1] », écrit-il dans Des intellectuels et du pouvoir.

Toutefois, entre l’exil choisi comme voie de libération intellectuelle par Edward Said et l’exil contraint par des menaces de mort répétées, une paupérisation méthodique, une torture systématique, une marginalisation et une humiliation permanentes, il existe un fossé abyssal. Les intellectuels algériens n’ont pas choisi de s’exiler pour se donner une meilleure marge critique vis-à-vis des pouvoirs politiques successifs. Ils y ont été poussés, contraints, chassés. L’exil saïdien est une posture philosophique ; l’exil algérien est une question de survie.

Et depuis ce péché originel de 1965, cela n’a fait que continuer. Irréversiblement. Des milliers d’intellectuels algériens ont fui le pays pour survivre intellectuellement mais aussi, tout simplement, physiquement. La liste est longue et douloureuse : Mohamed Harbi, Mohammed Arkoun, Hocine Aït Ahmed, Mohammed Dib, Abdelmalek Sayad, Noureddine Saadi, Omar Aktouf, Reda Bensmaia,  Marzak Allouache, Lahouari Addi, Houari Touati, Yasmine Belkaid, et, plus récemment, les écrivains Kamel Daoud, Boualem Sansal et tant d’autres. Cette diaspora intellectuelle témoigne d’une violence structurelle qui traverse les décennies et les régimes, révélant une constante dans la gestion politique algérienne : l’incapacité à tolérer la pensée critique et le pluralisme des idées.

Aujourd’hui encore, les universitaires algériens, toutes disciplines confondues, quittent le pays par bataillons entiers. Si, il y a quelques années, on regrettait encore ces départs des élites algériennes à l’étranger en parlant « d’hémorragie intellectuelle », « de fuite des cerveaux » ou « d’exode des compétences », ces départs sont aujourd’hui revendiqués par les dirigeants du pays comme une victoire. Plus inquiétant encore, un discours les qualifiant de « traîtres » à la nation a été mis en place et encadré juridiquement par des lois visant à les déchoir de leur nationalité. Cette rhétorique du traître, qui rappelle les heures les plus sombres des régimes autoritaires, achève de transformer l’exil forcé en bannissement officiel.

En vérité, en poussant ainsi les intellectuels à l’exil, le pouvoir ne les condamne pas seulement, eux, à la valise. Il condamne du même coup le pays au cercueil. Car un pays sans intellectuels, sans voix critiques, sans débat d’idées, est un pays qui meurt lentement. La valise de ces intellectuels, c’est le cercueil de l’Algérie. Dans ce renversement tragique, l’expression coloniale retrouve une actualité glaçante : ce n’est plus le colon qui doit choisir entre la valise et le cercueil, mais c’est le pays tout entier qui, en chassant ses penseurs, choisit son propre enterrement.

 

[1] Edward Saïd, Des intellectuels et du pouvoir, Alger, éditions Laphomic, 1991, p. 58.

One thought on “Les intellectuels algériens, « la valise ou le cercueil » ?

  1. C’est dommage pour ce jeune pays d’une soixantaine d’années. Des Hommes et des Femmes, jeunes et moins jeunes ont signés la feuille de route pour une révolution saine en se sacrifiant par le sang. Des intellectuels ont laissé des traces avant, au moment et poste indépendance. d’autres ont mangé dans tous les râteliers, d’autres ont servis l’impérialiste en profitant des postes qu’ils occupaient pour bloquer toute initiative de développement et se sont découvert une âme d’écrivains. D’autres continuent à vivre chez eux dans la misère au sens propre et figurée dans un pays et un gouvernement qui vie dans un intérim permanent.

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