
Kamel Daoud : écrire contre les « ismes »
Il existe une catégorie d’intellectuels dont la légitimité ne se mesure pas à leur contribution au débat public, mais à leur capacité à se soumettre aux diktats d’un pouvoir autoritaire. Des voix qui, au nom d’un nationalisme de façade, s’acharnent contre ceux qui osent penser librement. Des gardiens autoproclamés d’une authenticité fantasmée, qui transforment la critique légitime en trahison et l’indépendance d’esprit en crime. Comme le déclare Kamel Daoud : « Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer » (On n’est pas couché, France 2, 13 décembre 2014).
Dans ce rôle, certaines figures de l’establishment intellectuel algérien se sont faites spécialistes de la délation morale. Incapables de conquérir leur propre liberté, elles travaillent désormais à légitimer la servitude collective. Elles trouvent des circonstances atténuantes à tous les dépassements du pouvoir, à tous les actes liberticides, et réservent leur fureur pour ceux qui continuent d’exercer leur droit fondamental à la pensée critique. Face à cette réalité, Daoud pose une question essentielle : « Quand vous êtes dans un pays où le moindre mot peut vous coûter quinze années de prison, que faut-il faire ? » (Le Monde, 9 janvier 2025).
La mise en scène de cette posture devient parfois grotesque. Il suffit qu’un écrivain témoigne de ce qu’il a vu ou entendu pour que se déchaîne une meute d’accusations préfabriquées. On a vu cela récemment avec les attaques contre Kamel Daoud, coupable d’avoir rapporté les propos de Boualem Sansal sur les conditions carcérales. Peu importe la véracité de ce témoignage : l’essentiel pour ses détracteurs est de faire taire toute voix dissidente, de punir celui qui refuse de se conformer au silence imposé.
Le geste n’est pas nouveau. Chaque régime autoritaire a toujours trouvé, parmi ses sujets, des supplétifs zélés prêts à traquer l’hérétique, à dénoncer le libre penseur, à transformer le débat intellectuel en procès en sorcellerie. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’acharnement de cette chasse aux voix libres menée au nom d’un nationalisme dévoyé.
On assiste à une véritable théâtralisation de l’intimidation. Chaque prise de parole indépendante déclenche un déluge de condamnations : trahison de la patrie, service de l’Occident, mépris du peuple. On retrouve dans ces attaques la même rhétorique éculée, celle des inquisiteurs de tous les temps qui, faute d’arguments, recourent à l’anathème. Le discours est toujours le même : celui qui pense différemment est nécessairement un traître, celui qui critique est forcément un vendu, celui qui refuse le conformisme est par définition un ennemi.
Daoud refuse précisément ces « ismes » qui enferment la pensée dans des catégories rigides et des appartenances obligées. Ni communisme, ni décolonialisme doctrinal, ni nationalisme aveugle : sa démarche intellectuelle consiste à échapper aux étiquettes idéologiques qui transforment la réflexion en slogan et la nuance en trahison. Ces « ismes » fonctionnent comme des prisons mentales, imposant des grilles de lecture préfabriquées qui dispensent de penser par soi-même. Écrire contre les « ismes », c’est refuser que la complexité du réel soit réduite à des formules toutes faites, c’est revendiquer le droit de penser en dehors des chapelles idéologiques et des orthodoxies partisanes.
Mais cette posture a un prix considérable. Elle appauvrit le débat public, étouffe la pensée critique et transforme l’espace intellectuel en champ de ruines où règnent la peur et l’autocensure. Elle substitue l’invective à l’argumentation, la dénonciation à l’analyse, et réduit des voix authentiques au silence par l’intimidation systématique. Daoud l’exprime clairement : « Nous vivons désormais une époque de sommations. Si on n’est pas d’un côté, on est de l’autre » (Le Quotidien d’Oran, février 2016).
Il ne s’agit pas de sacraliser quelque écrivain que ce soit. Toute œuvre peut et doit être critiquée, débattue, contestée. Mais lorsque la critique devient exclusivement vindicative, lorsque chaque texte est déformé pour alimenter une campagne de diffamation, lorsque l’on finit par exiger la soumission totale de l’intellect au nom d’une orthodoxie nationaliste… alors on ne parle plus de débat intellectuel, ni même de patriotisme : on parle de totalitarisme culturel.
Le drame dans tout cela est profond. Une société peut débattre sans diaboliser, critiquer sans censurer, s’interroger sur son identité sans persécuter les voix divergentes. On peut être profondément attaché à son pays tout en refusant d’avaliser ses dérives. On peut aimer sa culture sans renoncer à son esprit critique. Daoud affirme : « L’algérianité est marquée par ce que j’appelle un « manque de souveraineté affective ». Notre identité est définie par contraste avec « l’autre ». Être un « vrai » algérien, ce serait être un « anti-français ». Or, je défends l’idée que mon algérianité, je puisse la définir en moi-même » (Les Champs Libres, 2024). Mais certains préfèrent le confort moral du conformisme, celui du gardien du temple qui légitime sa propre servitude en traquant les esprits libres.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, la véritable tragédie algérienne. Un pays qui possède une richesse intellectuelle extraordinaire, mais où une partie de l’élite culturelle, écrasée par un pouvoir vicieux et pervers, choisit de se légitimer en s’empêtrant dans un nationalisme brutal et violent. Une élite qui, ayant échoué à gagner sa propre liberté, s’acharne maintenant à détruire celle des autres. Comme le constate Daoud : « Le discours antifrançais sert de ralliement à tous les populismes » et « le problème, c’est que tout le monde trouve son compte dans cette prise d’otage » (Le Monde, janvier 2025). Il rappelle aussi cette réalité : « On m’attaque car je ne suis ni communiste, ni décolonial encarté, ni antifrançais » (Le Point, août 2024).
Kamel Daoud, quoi qu’on pense de son œuvre ou de ses positions, incarne ce que le système algérien déteste le plus : l’indépendance d’esprit, le refus du silence obligé, la liberté de penser autrement. Son courage n’est pas d’avoir quitté l’Algérie, mais de continuer à écrire malgré les menaces, les intimidations et les campagnes de dénigrement orchestrées par ceux qui ne supportent pas qu’une voix algérienne puisse résonner librement dans le monde. Lors de la réception de son prix Goncourt, il a déclaré : « Houris est né parce que je suis venu en France. Parce que c’est un pays qui me donne la liberté d’écrire […] c’est un pays d’accueil pour les écrivains. On a toujours besoin de trois choses pour écrire. Une table, une chaise et un pays. J’ai les trois » (Restaurant Drouant, 4 novembre 2024). Il écrit aussi : « J’ai longtemps écrit avec le même esprit qui ne s’encombre pas des avis d’autrui quand ils sont dominants. Cela m’a donné une liberté de ton, un style peut-être mais aussi une liberté qui était insolence et irresponsabilité ou audace » (Le Quotidien d’Oran, février 2016).
La littérature, la pensée, l’art devraient être des espaces d’émancipation. Mais pour certains, ils ne sont que des instruments de contrôle, des territoires à surveiller, des domaines où règne la police de la pensée. Face à cette tentative d’asservissement intellectuel, chaque voix qui résiste, chaque plume qui refuse de plier, devient un rempart contre la barbarie du conformisme imposé. Daoud en appelle à une libération totale : « Si maintenant, on répète, sans s’épuiser, que Sansal doit être libre, il faut le répéter aussi pour toute l’Algérie. Libre de dire, de penser, de voyager, d’accueillir, d’émerger du fossé des morts nobles, de la peur des autres et de cette terreur face à la liberté » (Tribune dans Le Figaro, janvier 2025). Il affirme également : « La liberté d’un écrivain est la liberté de tout un peuple » (Le Figaro, novembre 2024).
C’est cette résistance-là qui mérite notre respect, bien plus que la soumission déguisée en patriotisme. Car comme l’écrit Daoud dans Mes indépendances : « Un jour, on l’espère, Camus nous reviendra. Et Saint Augustin, et les autres, tous les autres, toutes nos histoires, nos pierres, architectures, nos mausolées et croyances, nos vignes et palmiers, nos oliviers surtout. Et nous sortirons tellement vivants d’accepter nos morts que notre terre se réconciliera avec nous, et nous vivrons plus longtemps que le FLN et la France et la guerre et les histoires de couples. C’est une question essentielle : celui qui accepte son passé est maître de son avenir ». Et dans Houris, il fait dire à son héroïne : « Un bon plat remplit le ventre, le ventre soutient le genou, mais un livre vous relève la tête et soutient l’homme tout entier ».

Bj
L’intellectuel qui soutient le genocide des Palestiniens n’est pas ‘un penseur libre’.