
Un Nobel de littérature pour Boualem Sansal : pourquoi pas ?
Dans une tribune publiée dans Le Figaro, Arnaud Benedetti et Georges Marc-Benamou plaident pour l’attribution du prix Nobel de littérature 2025, dont l’annonce est prévue ce 9 octobre, à Boualem Sansal, écrivain algérien emprisonné depuis novembre 2024. Leur argument dépasse la seule reconnaissance littéraire pour embrasser une dimension profondément politique et symbolique.
Un écrivain de la liberté face à l’oppression
Les deux auteurs de la tribune rappellent que Sansal incarne les valeurs des sociétés libres qui aspirent à perdurer. Son engagement ne se limite pas à la dénonciation des dérives totalitaires : il porte une réflexion profonde sur la liberté, l’esclavage et les mécanismes de l’oppression. À travers son œuvre, Sansal explore les zones d’ombre de l’histoire et les non-dits qui empoisonnent les sociétés contemporaines.
Comme le soulignent Benedetti et Benamou, l’écrivain ne se contente pas de critiquer le régime algérien. Il analyse les ressorts du totalitarisme, qu’il s’agisse de l’islamisme radical ou des dérives autoritaires. Cette lucidité lui vaut aujourd’hui d’être détenu dans son propre pays, victime de la censure et de la répression d’un pouvoir qui ne tolère aucune voix dissidente.
Une littérature engagée et universelle
L’œuvre de Sansal, riche et variée, interroge les grandes questions de notre temps. Ses quatre romans majeurs dessinent une fresque inquiétante de l’éternel retour de la barbarie, concept nietzschéen que l’écrivain algérien transpose dans notre époque contemporaine.
Le Serment des barbares (1999), son premier roman couronné par le prix du Premier Roman, pose déjà cette question fondamentale : comment les sociétés basculent-elles dans la violence totalitaire ? Le roman explore la montée de l’islamisme radical dans une Algérie déchirée, annonçant les catastrophes à venir.
Avec Le Village de l’Allemand (2008), Prix RTL-Lire, Sansal établit un pont audacieux entre le nazisme et l’islamisme, montrant que les mécanismes du totalitarisme se répètent à travers l’Histoire. Deux frères découvrent le passé nazi de leur père, révélant ainsi que la barbarie n’appartient pas au passé mais ne cesse de renaître sous de nouvelles formes.
Le Train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu (2018) poursuit cette réflexion en explorant les dérives sectaires et religieuses. Sansal y démontre comment les idéologies extrémistes, qu’elles soient politiques ou religieuses, reconduisent les mêmes schémas d’asservissement des consciences.
Quant à 2084. La fin du monde (2015), qui lui vaut le Grand Prix du roman de l’Académie française, constitue son chef-d’œuvre dystopique. Dans cette réécriture d’Orwell adaptée à l’ère de l’islamisme totalitaire, Sansal dépeint un monde où la religion s’est muée en système de contrôle absolu. Le titre même évoque l’éternel retour : un siècle après 1984, la barbarie persiste, simplement travestie sous de nouveaux oripeaux.
Enfin, son dernier roman, Vivre : le compte à rebours (2024), raconte l’histoire de Paolo, l’un des rares humains choisis par une puissance mystérieuse pour recevoir et diffuser un message apocalyptique : dans 780 jours, la présence des hommes sur Terre prendra fin. Ce roman, paru quelques mois avant l’arrestation de l’écrivain, résonne aujourd’hui d’une ironie tragique. Dans cette fable dystopique, Sansal pousse à son paroxysme sa réflexion sur la condition humaine et la finitude. Face à l’imminence de sa disparition, l’humanité révèle sa vraie nature : entre déni, révolte et acceptation. Le titre même, Vivre, devient une interrogation philosophique : que signifie vivre quand on sait que tout va finir ? Comment préserver son humanité face au néant ? Ce testament littéraire, écrit avec la verve caustique qui caractérise l’auteur, acquiert une dimension prémonitoire. Sansal, qui écrivait sur la fin d’un monde, se retrouve aujourd’hui enfermé, privé de sa propre liberté de vivre et d’écrire. Son emprisonnement donne à ce roman une résonance particulière : c’est peut-être le dernier cri d’un homme qui savait que sa lucidité le condamnerait.
À travers ces œuvres, Sansal illustre magistralement l’idée nietzschéenne selon laquelle l’humanité est condamnée à revivre cycliquement ses erreurs tragiques. La barbarie ne meurt jamais vraiment ; elle sommeille et ressurgit dès que les sociétés baissent leur garde. Cette vision pessimiste mais lucide fait de Sansal un écrivain majeur de notre temps, un veilleur qui nous rappelle que la liberté est toujours menacée.
Attribuer le Nobel à Sansal serait reconnaître non seulement son talent littéraire, mais aussi son courage exceptionnel. Dans un monde où la liberté d’expression recule, où les écrivains sont souvent réduits au silence, primer Sansal enverrait un message fort : la littérature reste un rempart contre l’obscurantisme et la tyrannie.
Un geste symbolique et nécessaire
Comme le rappellent les auteurs de la tribune, le prix Nobel de littérature n’est pas qu’une consécration esthétique. C’est aussi un acte politique qui peut servir de protection à des voix menacées. En distinguant Boualem Sansal, le comité Nobel saluerait les valeurs de liberté et de résistance que défend l’écrivain, tout en attirant l’attention internationale sur son sort.
À l’heure où Sansal croupit en prison pour avoir osé penser et écrire librement, lui décerner le Nobel serait un acte de justice littéraire autant que de solidarité humaine. Ce serait affirmer que la littérature, loin d’être un simple divertissement, demeure une arme essentielle contre toutes les formes d’asservissement.
