
Retour sur le colloque sur l’héritage politique et intellectuel de Hocine Aït Ahmed
Le Front des Forces Socialistes (FFS) a organisé un colloque de deux jours consacré à Hocine Aït Ahmed, figure historique du nationalisme algérien et opposant irréductible aux pouvoirs successifs après l’indépendance. Placés sous le thème « Trajectoire d’un combat politique et héritage d’une œuvre intellectuelle », ces travaux ont rassemblé historiens, sociologues et politologues pour interroger le parcours et la pensée de celui qui fut l’un des neuf chefs historiques du FLN.
Une mémoire vivante au service de l’histoire
L’historienne Ounassa Siari Tengour a ouvert les débats en présentant un travail d’histoire orale remarquable : 26 heures d’entretiens enregistrés avec Hocine Aït Ahmed à partir de 2008, désormais conservés à la Bibliothèque contemporaine. Ces témoignages, loin de figer une mémoire officielle, visent à documenter une expérience vécue, particulièrement celle de l’Organisation Spéciale (OS), structure clandestine du mouvement nationaliste souvent réduite à un simple sigle.
L’intervenante a insisté sur la dimension humaine de cette organisation : réseaux de solidarité, clandestinité, soutien des compagnons qui offraient gîte et protection aux militants recherchés ou évadés. Reconstituer cette réalité demeure complexe en raison de listes incomplètes et de sources dispersées, malgré les travaux de Benjamin Stora ou du regretté Omar Carlier. Elle a formulé une exigence méthodologique forte : même le témoignage d’un acteur central comme Aït Ahmed doit rester soumis au travail critique des historiens, à la contradiction et au débat. Citant une confidence d’Aït Ahmed en avril 2012, elle a conclu : « Nous avons un trésor historique, nous ne devons pas le perdre. »
L’historien Amar Mohand-Amer s’est concentré sur un moment charnière de la vie politique d’Aït Ahmed : le tournant radical de sa pensée après les massacres de 1945. Selon lui, le jeune militant avait alors compris que le mouvement national avait atteint ses limites et que le système électoral sous domination coloniale n’était plus une solution viable. Cette prise de conscience marquera définitivement son engagement en faveur de la lutte armée et orientera son action politique ultérieure au sein de l’Organisation Spéciale.
Benjamin Stora, également présent au colloque, a pour sa part évoqué l’éveil précoce du jeune Hocine Aït Ahmed au militantisme, partant de son village de Kabylie pour intégrer le Parti du peuple algérien (PPA) dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il n’avait pas encore 20 ans.
Entre combat international et matrice intellectuelle maghrébine
Le sociologue Aïssa Kadri a analysé les fondements intellectuels et politiques d’Aït Ahmed à travers le prisme de la génération, entendue au sens sociologique : une génération façonnée par l’expérience coloniale, la répression et l’ouverture intellectuelle. Cette matrice s’est traduite par une conception de l’engagement où pensée et action sont indissociables.
Kadri a particulièrement mis en lumière la dimension maghrébine de cet engagement, rappelant les liens politiques, militants et parfois familiaux d’Aït Ahmed avec le Maroc et la Tunisie. « Il n’a jamais rompu avec les militants nationalistes maghrébins, y compris dans les périodes de tensions, et a constamment défendu l’idée d’un Maghreb uni, mais fondé sur la démocratie, le pluralisme et le refus d’un modèle étatique centralisé de type jacobin », a-t-il souligné.
L’historien Gilles Manceron a éclairé une dimension essentielle du combat d’Aït Ahmed : la bataille internationale. Très tôt, celui-ci avait compris que la guerre d’Algérie ne pouvait être gagnée par la seule lutte armée. Face à la puissance de l’armée coloniale et à une violence structurelle intolérable, il fallait mener une autre bataille, celle de l’opinion publique internationale, du droit et de la reconnaissance politique.
Cette action s’est déployée au sein du Mouvement national puis du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), à travers des réseaux politiques, intellectuels et médiatiques en Europe. Cette diplomatie militante, faite de déplacements, de prises de parole et de dialogue avec des interlocuteurs parfois éloignés ou critiques, constituait un pilier stratégique de la lutte. Aït Ahmed avait notamment participé à la conférence afro-asiatique de Bandung en avril 1955 et séjourné à New York pour préparer les débats à l’ONU.
Le politologue Nedjib Sidi Moussa a analysé l’évolution de la pensée politique d’Aït Ahmed dans les années 1980, centrée sur les droits humains, l’égalité et l’émancipation. Dans la droite ligne de son combat pour la libération nationale, Aït Ahmed plaçait la consécration des libertés individuelles au cœur de ses préoccupations. Sa réflexion dialoguait avec la nouvelle gauche et, dans une certaine mesure, avec le courant libertaire, tout en refusant de justifier la violence d’État.
Sidi Moussa a insisté sur la nécessité de reconnaître la contribution d’Aït Ahmed à la pensée politique à sa juste valeur, aux côtés d’autres figures progressistes aujourd’hui oubliées ou occultées, souvent au profit de récits nostalgiques portés par ceux qui ont bafoué les droits des peuples et des travailleurs. Cette œuvre exigeante reste d’actualité car elle offre une voix clairvoyante, à rebours des impasses identitaires, capable d’inspirer les partisans de l’émancipation en Algérie, en Afrique et dans le monde.
Un héritage toujours vivant
L’historien Ali Guenoun est revenu sur la crise politique du PPA-MTLD de 1949, moment à la fois de fracture et de clarification idéologique où Aït Ahmed fut accusé de « séparatisme » berbère et destitué de son poste de dirigeant de l’OS au profit d’Ahmed Ben Bella. Il a souligné qu’Aït Ahmed « n’était ni berbériste, parce que cette notion n’existait pas, et n’était pas non plus opposé à ceux qui étaient qualifiés de berbéristes ». Selon Guenoun, qui a longuement rencontré Aït Ahmed dans le cadre de ses recherches, ce dernier avait très vite compris que cette accusation de la direction du PPA n’était pas fondée et visait d’abord à affaiblir le mouvement de contestation à l’intérieur du parti.
Fouad Safi a interrogé l’influence du récit national sur les historiens, montrant comment certaines images deviennent icônes de la mémoire collective tandis que d’autres sont occultées.
Maître Bouchachi a livré un témoignage personnel et émouvant sur l’engagement indéfectible d’Aït Ahmed pour les droits et les libertés, rappelant son parcours révolutionnaire en tant que diplomate, à un moment où la voix algérienne cherchait encore sa place sur la scène internationale. « Il était l’un des rares militants du mouvement national à s’engager, après l’indépendance, dans l’opposition parce qu’il estimait qu’on ne pouvait pas libérer la terre sans libérer les citoyens », a-t-il estimé.
Ce colloque a permis de revisiter l’itinéraire d’un homme qui, après avoir été l’un des artisans de l’indépendance algérienne, incarnera la figure de l’opposant irréductible. Emprisonné pendant toute la guerre d’Algérie après la capture de son avion en octobre 1956, libéré en 1962, il créera le Front des Forces Socialistes (FFS) en septembre 1963 pour s’opposer au régime de Ben Bella, avant d’être à nouveau arrêté et condamné à mort en 1964.
L’unanimité des interventions souligne qu’Aït Ahmed a œuvré pour les droits et les libertés, portant une exigence démocratique qui continue d’interroger le présent algérien. Dix-huit ans après les entretiens recueillis par Ounassa Siari Tengour, sa parole ne renvoie pas à un passé figé mais invite à repenser l’héritage révolutionnaire à l’aune de l’engagement, du pluralisme et du débat démocratique.
