
« Penser l’Algérie » de Rabeh Sebaa, le conflit créatif de savoirs pluriels
« Chacune de mes interrogations me faisait penser que je n’étais moi-même qu’un minuscule élément à l’intérieur de ma propre existence, un élément qui ne suffisait pas à la remplir, et n’allait nulle part »
(Altan, 2021).
L’essai de Rabeh Sebaa, écrivain et sociolinguiste Penser l’Algérie. Les contre-feux de la déraison » est implacable, mêlant à la fois la rigueur, la cohérence et la profondeur critique dans ses deux facettes principales : la fragilité des mécanismes étatiques et le refoulement du conflit d’idées comme champ du possible dans la nécessaire production plurielle des connaissances. Le conflit comme ouverture critique et constructive vis-à-vis de l’Autre, est inéluctable dans tout système social qui se veut pluriel, pour reprendre le sociologue allemand Georg Simmel (1992).
Rabeh Sebaa est à la fois dans la déconstruction-reconstruction des multiples liturgies politiques, ne cessant de se reproduire à l’identique, pour se laisser lire paresseusement comme une routine qui va de soi, évidente, « normale », qui opère pourtant dans la fermeture, une façon de mettre fin – comme si la fatalité et le déterminisme étaient transcendants – à tout conflit créateur, constitutif de possibles transformations sociales, culturelles et politiques. Ce qui représente à ses yeux, et à juste titre, l’alternative cognitive et sociopolitique pertinente pour accéder une plus grande intelligibilité des problèmes quotidiens de l’Algérie du présent. L’aveuglement populiste, consistant à agir dans une mythique harmonie sociale et politique, se conformant à une routine lassante sans attraits et sans passion, mettant en scène une totalité sociale uniforme (« Nous sommes tous les mêmes ») fait du conflit novateur, un angle mort. Il n’est pas simplement nié, il est explicitement rejeté, dévoilant la fragilité du politique comme fonctionnement structurel, subjugué en permanence par sa reproduction à l’identique.
La société : une production sociale non-reconnue
Dans cet essai lumineux de par les mots puissants et justes mobilisé par l’auteur, nous plongeons dans la société réelle, profondément réifiée, à la quête d’elle-même, tournée vers le dedans, cet entre-soi familial qui oscille en permanence entre tensions et solidarité pour tenter de s’en sortir dans l’invisibilité sociale. Il s’agit, pour les familles – en réfutant les approches centrées sur la « bonne » ou « mauvaise » famille – (Pitrou, 1994 ; Cresson et Mebtoul, 2010), de s’investir activement dans la production sociale au cœur des enjeux sociaux et politiques traversant les sphères privées et publiques. Ce sont notamment les femmes contraintes de s’accaparer de la charge de travail physique et mentale, pour faire face aux nombreuses failles des pouvoirs étatiques, dans le double champ sanitaire et éducatif.
Le mal-être sociétal est indissociable de la double dimension à la fois étatique et morale, mettant au jour l’absence de toute régulation contractualisée entre les différentes catégories d’acteurs sociaux et politiques, pouvant autoriser le bouillonnement autonome de l’espace public, comme fondement du politique. Cette belle promesse d’émancipation de la société, nous dit l’auteur, ne peut être que de l’ordre d’une citoyenneté (Mebtoul, 2018) reconnue et assumée de façon offensive par les pouvoirs étatiques. Il semble donc difficile de se complaire dans un statu quo ravageur, symboliquement fragile, artificiel, s’interdisant de s’orienter vers la substance des choses, en interrogeant profondément les sens à attribuer aux notions d’autonomie et d’audace, vecteurs impératifs d’une autre configuration moins crispée, plus libre des différents champs de la société.
Redonner un sens plus riche aux situations concrètes
Toute formation sociale ne se réduit pas aux comportements des individus pris isolément, oubliant de les mettre en perspective. Ceci ne peut qu’appauvrir la compréhension du système social et politique, en se limitant à un étiquetage strictement négatif des postures individuelles, qu’il est possible d’identifier à des symptômes stagnant à la surface des choses. Ils se présentent plus comme des alibis pour éviter de comprendre de l’intérieur les situations quotidiennes qui sont autant de construits sociaux qui mettent à l’épreuve une « modernité », ou plutôt une modernisation étouffante, façonnée par une consommation-ostentation alimentaire, sélective, non indemne d’inégalités sociales. Elle n’est pas sans produire des silences pluriels calculés. Cette « modernité »-illusion est toujours appréhendée à partir de certitudes orphelines de toute perspective novatrice, nourrie et sans cesse enrichie par une mise en mouvement du débat contradictoire.
On est au contraire confronté à une répétition à souhait qui replonge la scène sociale dans l’affirmation trop mécanique centrée sur la fameuse primauté donnée aux forces productives. Le non-dit est pourtant central : il est au creux de la modernité réflexive et critique sous-tendue avant tout par les rapports sociaux concrets qu’il importe de décrypter pour comprendre de l’intérieur le fonctionnement des institutions et de la société. Force est de rappeler avec le fondateur de l’anthropologie politique africaniste, Georges Balandier (1985) que la modernité est incertitude et mouvement.
Des sciences sociales instituées
L’essai audacieux et incisif de Rabeh Sebaa, est un moment d’espérance pour persister et résister à l’encontre de l’aplatissement intellectuel qui ronge et dénature les sciences sociales. Celles-ci sont profondément instituées, devenues des appendices de justifications idéologiques par une bureaucratie centralisée, peu au fait des enjeux profonds de la recherche en sciences sociales. L’effet de cette méconnaissance tenace, se projette dans une université indifférente aux disciplines qui puissent redonner de l’intelligibilité aux faits sociaux. La bureaucratie difforme, et violente (Graeber, 2015) a pour compensation le faire-valoir dominant et unilatéral, « analphabète » à l’altérité et à l’écoute, en fonctionnant à l’injonction par le haut. Ce virus bureaucratique ne peut se prévaloir de la neutralité, ou se positionner dans le statut d’intermédiaire. Il se lit au contraire comme une appropriation offensive d’un ensemble de territoires hégémoniques et puissants, déjouant tout ce qui peut permettre une progression louable dans les affaires de la cité… Il ne ressemble en rien, à un ordre rationnel et impersonnel, au sens de Max Weber. L’institution universitaire prise dans cet étau bureaucratique, tente de se reconvertir en s’identifiant de façon plus mythique et aliénante plus que réelle, à une « entreprise », n’hésitant pas à fonctionner à l’amnésie, à l’égard de celles et de ceux qui tentent modestement d’apporter leur petite touche dans l’élucidation autonome de la société, la raison empirique des sciences sociales.
Références bibliographiques
Altan Ahmet, 2021, Madame Hayat, Paris, Actes du Sud.
Balandier Georges, 1985, Le détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard.
Cresson Geneviève, Mebtoul Mohamed (sous la direction), 2010, Famille et santé, Rennes, Presses de l’EHESP.
Graeber David, 2015, Bureaucratie, éditions Les liens qui libèrent.
Mohamed Mebtoul, 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, éditions Koukou.
Pitrou Agnès, 1994, Les politiques familiales, Paris, Syros.
Simmel Georg, 1992, Le conflit, Paris, Circé.
Rabeh Sebaa, Penser l’Algérie. Les contre-feux de la déraison, Boumerdès-Paris, éditions Frantz Fanon, 2026 ; 260 pages ; 22 € ; 1500 €.
