
Occident aveugle : quand la parole déclasse la pensée
J’ai grandi en Algérie avec une certaine idée de l’Occident. Non pas celle des cartes postales ni celle des discours officiels, mais une idée plus secrète et plus exigeante : l’Occident comme lieu où la pensée avait droit de cité, où les idées pouvaient se heurter sans que personne en meure, où l’hérésie d’aujourd’hui devenait la vérité de demain. C’est cette civilisation-là qui m’a séduit. J’ai longtemps cru que cette audace était constitutive de l’Occident, inscrite dans ses gènes profonds. Je commence à en douter. Car ce que j’observe aujourd’hui ressemble de moins en moins à cette civilisation-là. Jamais autant de voix ne se sont élevées, jamais la parole n’a été aussi démocratisée, aussi immédiate, aussi universellement accessible — et pourtant quelque chose de l’ordre de la pensée semble se défaire silencieusement, comme une étoffe qui s’effiloche à mesure qu’on la déploie trop vite. Neil Postman l’avait pressenti dès 1985 dans Amusing Ourselves to Death : le vrai danger n’est pas un pouvoir qui interdit la parole comme le craignait Orwell, mais un monde qui la noie dans le divertissement comme l’avait imaginé Huxley — un monde où l’on ne censure plus les idées parce qu’on les rend simplement inutiles. Nicholas Carr, lui, a montré dans The Shallows ce qu’internet achève de faire à nos cerveaux : nous avons gagné en surface ce que nous avons perdu en profondeur, plus réactifs mais de moins en moins capables de soutenir une attention prolongée, de construire une pensée patiente, de lire un argument jusqu’à sa conclusion.
L’inflation de la parole produit sa dévaluation. Quand tout le monde parle tout le temps, personne n’écoute vraiment. La parole cesse d’être adressée à un interlocuteur pour le convaincre ; elle est proférée pour exister, pour signaler une appartenance, pour occuper l’espace. Le slogan prend la place de la théorie, le sophisme usurpe le raisonnement, la polémique chasse le débat. Non pas parce que les gens seraient devenus stupides, mais parce que les conditions mêmes de la production du sens ont changé : dans un environnement saturé, ce qui survit n’est pas ce qui est vrai ou nuancé, mais ce qui est immédiatement saisissable et émotionnellement chargé.
Mais ce serait encore supportable si la pensée pouvait, malgré le bruit, continuer à se frayer un chemin. Ce qui m’inquiète davantage, c’est que le bavardage est devenu actif ; il ne se contente plus d’étouffer la pensée par saturation, mais qu’il l’étouffe désormais par intimidation. Des conférences interdites sous pression, des colloques entravés avant même d’avoir commencé, des libraires contraints d’annuler des rencontres après avoir reçu des menaces, des tribuns chahutés non pas parce qu’ils prêchent la haine, mais parce qu’ils ont formulé une idée qui sort des ornières du moment. Le phénomène est devenu si banal qu’il ne choque presque plus, ce qui est peut-être le signe le plus alarmant de la profondeur du mal.
Le mécanisme est toujours le même : dès qu’une opinion échappe au diktat de l’instant et résiste à l’impératif de rentabilité politique immédiate, les étiquettes fusent. On ne réfute plus, on n’argumente plus, on destitue, on stigmatise. Et Michel Foucault, véritable archéologue des humanités, devient « un islamiste », Emmanuel Todd « un agent de Poutine », Gille Deleuze un « réac », Natalia Routkevitch « une propagandiste de Moscou », Salmane Rushdie « un agent de l’Occident », Frantz Fanon « un apôtre de la violence », etc. Penser devient un délit passible d’excommunication. Et ce qui me frappe, moi qui viens d’ailleurs, c’est que cet étouffement se réclame précisément des valeurs qu’il détruit : on entrave une conférence au nom de la liberté, on harcèle un chercheur au nom de la justice, on fait taire une voix au nom de la protection des plus vulnérables. La parole est convoquée pour tuer la pensée, et elle s’en acquitte avec efficacité.
Ce que j’observe, au fond, c’est la disparition progressive de la culture du doute, cette disposition à ne pas tenir pour acquis ce qu’on n’a pas examiné, à changer d’avis sans que cela soit vécu comme une trahison, à accorder à l’adversaire intellectuel le droit d’aller au bout de son raisonnement. On ne brûle plus les livres, on les ignore. On ne jette plus les penseurs en prison, on les rend inaudibles. Et c’est l’autocensure croissante — des chercheurs, des enseignants, des écrivains qui savent désormais quelles idées il vaut mieux ne pas formuler — qui marque l’avancée la plus silencieuse et la plus redoutable de ce nouvel obscurantisme. En tant qu’éditeur, je vis cela de très près et ce que je dis relève non de l’imganation mais de l’expérience.
Cet étouffement, pour confortable qu’il soit dans l’immédiat — car rien n’est plus reposant que l’unanimité —, est en train de sceller le sort de ce qui m’avait séduit dans cette civilisation : l’audace de la pensée et la longue aventure des idées. Cette grandeur n’a jamais été le produit du consensus mais du conflit intellectuel, non pas de la doxa mais de l’hérésie assumée, non pas du slogan mais de l’œuvre patiente et souvent inconfortable. Je suis venu à l’Occident pour ses idées. Je constate qu’il est en train de les dilapider. Et c’est depuis le dehors, depuis ce regard d’un homme qui a aimé cette civilisation dans ce qu’elle avait de plus exigeant, que je mesure le mieux l’ampleur de ce que l’Occident est en train de perdre, peut-être sans même s’en rendre compte.
