L’exilé est un mort sans tombeau

Harbi emboîte le pas à Arkoun. L’écroulement assourdissant de deux chênes immenses. Qui ne doit pas faire oublier le départ muet de beaucoup d’autres porteurs de la parole contradictoire. Ou plus précisément contredisante. Loin de leur terre. Dans la glacialité épaisse de l’éloignement mortifère. Et le déni pusillanime de l’hypocrise délétère. Le déni coriace d’une pensée critique née pour penser et panser. Penser un pays et panser les meurtrissures d’une société entière. Une pensée critique exilée par une ignorance institutionalisée et ses incurables cerbères. Ceux qui veillent farouchement à l’obstruction de toute velléité d’émergence d’une intelligentsia, sociologiquement constituée, dans une Algérie en quête de ses propres repères. S’acharnant à bannir, à expatrier et à exiler toute réflexivité profonde, nette et claire.

Tout en éructant, régulièrement des imbécilités tonitruantes sur une diaspora algérienne et sa mortifiante galère. En veillant drastiquement de la tenir éloignée d’un pays en manque flagrant de référents à mettre en lumière.

Et ni les drames successifs, ni les tragédies réitérées, ni les catastrophes répétées, n’ont servi de catalyseur, pour se rendre à la plus flagrante des évidences. Celle de l’incontournable importance d’une intelligentsia critique pour lire et dire une société en jachère.

Une société en questionnements. Pour une socialité en tâtonnements. En carence manifeste d’épanouissement. Il faut alors le rappeler constamment. La pensée contradictoire, en exil ou à domicile est nécessaire à la compréhension de toute problématique sociétale. Les sociétés dignes de ce nom l’ont compris depuis des lustres. Au moins depuis Comte, Durkheim, Mauss, Marx et Weber. Alors qu’Ibn Khaldoun, Ibn Rochd et bien d’autres avaient sonné le tocsin bien avant eux et avec une tonalité bien plus sévère.

Ces sociétés qui n’ont jamais cessé de valoriser les représentations et les ressentis sociétaux.  De les questionner. De les interpréter. De les améliorer. Et de les valoriser. Des sociétés qui ont compris très tôt que la pensée critique constitue, pour leur pérennité, la garantie nécessaire. Contrairement à la vision bureaucratique exiguë, qui enserre la destinée de l’Algérie dans une prétendue planification aride et calendaire.

La pensée critique qui doit présider à la connaissance et à la compréhension de la société algérienne, doit aussi traduire la volonté de chercher en elle, les moyens permettant de remettre en question les modalités conventionnelles mêmes, qui guident cette connaissance et cette compréhension. Sur place et sans muselière. Une tâche que seule une intelligentsia critique vivant dans son humus naturel est en mesure d’assurer et d’assumer. En commençant par tenter de décrypter hardiment les sources multiples de blocage et les origines diverses des entraves à la pensée critique en Algérie. Réfléchir minutieusement, ensuite, sur la nature de son activité théorique bâillonnée, mutilée et privée de son articulation au social-historique algérien.

Chercher méticuleusement, enfin, dans cette double relation les possibilités de remettre en question les protocoles mêmes de validation de la connaissance qui guident cette réflexivité étranglée, étouffé, opprimée.  Divorcée, de force, de sa propre réalité.

Alors que tout savoir et donc tout pouvoir interprétatif d’une pensée critique, présuppose un fond culturel, au sens large du terme. Un fond culturel qui contient et régule des codes et des relations symboliques, entre les communautés et les individus porteurs de réflexivité éclairante. Constituant, à la fois le socle et le haut-lieu de l’exercice de l’imagination créative et créatrice de la pensée critique articulée au terrain sociétal.

Le vivier des porteurs de cette pensée critique eux-mêmes, les sociologues, les anthropologues, les psychologues, les philosophes, les historiens et autres questionneurs vivant au sein de leur société, sans exil intérieur ou extérieur. Se sustentant de sa réalité tangible ou factice. En lui posant les questions fondamentales et fondatrices.

Car avec l’éloignement géographique forcé de ses porteurs de sens et le musèlement de toute pensée critique, c’est le politique qui se charge de les juguler c’est-à-dire d’éviter soigneusement de les poser, sauf à sa manière et en fonction de ses intérêts.

C’est précisément ce qu’a démontré magistralement Jürgen Habermas dans Connaissance et intérêt. Pour l’objectivation d’une pensée critique, fondée sur l’effort réflexif, sustenté par l’imaginativité observante et observatrice. Nourrie par les intarissables et fécondes inventivités de la quotidienneté.

Loin de tout bâillonnement déguisé en sommation d’immobilité. Tonnant sourdement comme une salve effrénée de récurrentes insanités.

 

 

One thought on “L’exilé est un mort sans tombeau

  1. A mon humble avis, le sociologue Rabeh Sebaa touche un thème récurrent qui concerne l’ensemble du monde arabe Le thème lui même est au coeur de la problématique de la liberté d’expression elle même liée intrinsèquement à la démocratie, ses impératifs et les libertés fondamentales reconnues à son exercice. Ces deux intellectuels en l’occurrence Mohamed Harbi et Mohamed Arkoun représentent l’archétype d’intellectuels qui ne se plient pas, ne peuvent s’accommoder d’une pensée dictée ou dirigiste et leur exil est un confort et réconfort.

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