
Les dernières confidences de Boualem Sansal
Libéré le 12 novembre et de retour en France le 18 novembre, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, 81 ans, s’est confié au journal Le Monde sur son expérience carcérale et les circonstances de son arrestation.
L’épreuve de la détention
Contrairement à ce qu’il avait écrit en 2006, Sansal découvre que l’esprit ne peut rester libre en détention : « En prison, votre esprit est bridé, vous êtes pris par les questions quotidiennes, des questions pressantes, vous vivez dans la faim, la soif », explique-t-il. L’écrivain confie : « Pendant tous ces mois je n’étais même pas une ombre, je n’étais rien du tout, je passais ma journée à décliner mon numéro d’écrou. » Il ajoute avoir dû accepter « l’idée que j’étais en prison, et que j’allais peut-être y rester cinq ans. A mon âge, c’était une condamnation à mort. »
Sur la vie carcérale, il décrit : « L’immense majorité passe sa journée à lire le Coran. Les autres, comme moi, ne savent pas quoi faire, à part un peu de sport ou jouer aux dames. » Sansal révèle les circonstances de son jugement : « J’ai été jugé sans avocat, condamné à cinq ans de prison, le procès n’a pas duré une demi-heure. » Concernant son premier avocat François Zimeray, il rapporte : « Certains gardiens avec qui j’avais fini par sympathiser me demandaient : « Mais pourquoi tu as un avocat juif ? Tu es juif, toi ? » »
L’écrivain exprime sa frustration concernant sa libération : « J’avais dit à ma femme : « Préviens tout le monde que je ne veux ni d’une grâce ni d’un geste humanitaire ». Ce que je voulais, c’est un nouveau procès. » Il explique les implications : « Être gracié, cela veut dire que je suis officiellement coupable de ce dont on m’a accusé, c’est-à-dire, entre autres, d’atteinte à la sûreté de l’État. »
Les déclarations controversées et leurs conséquences
Sur les propos qui lui ont valu son arrestation, Sansal assume : « En 1848, quand le territoire algérien a été intégré à la France en tant que département, il fallait lui donner des frontières. Qui a tracé les frontières de l’Algérie ? C’est l’armée française. » Il reconnaît cependant une maladresse : « Oui, je suis un grand gaffeur, je gaffe tout le temps, c’est dans ma nature, on m’a toujours appelé « Gaston Lagaffe ». » Interrogé sur d’éventuels regrets, il répond : « Je ne les regrette pas. Mais je n’aurais pas dû dire cela, voilà. »
« Boualem Sansal a créé un multivers profondément cohérent » (Lisa Romain, spécialiste de l’auteur)
Concernant le magazine Frontières où il s’est exprimé, il avoue : « Je ne savais pas ce qu’était ce journal » et admet : « Là encore, je n’aurais pas dû. » Sansal raconte comment il a pensé à la médiation allemande pour sa libération : « J’ai dit à ma femme : « Envoie le message à Antoine Gallimard qu’il faut passer par l’Allemagne. » Parce que tout ce qui venait de France était rejeté d’office. » Il analyse sa situation : « Le problème, ce n’était pas moi, c’était la guerre entre la France et l’Algérie, j’étais dans la zone de cisaillement. »
Sur l’islamisme, sujet qui lui est souvent reproché, l’écrivain ne se dérobe pas : « J’ai l’obsession de l’islamisme, oui. Je pense que c’est un danger suprême. » Il explique que le phénomène est désormais passé dans les familles, rendant impossible tout encadrement. Sur les relations franco-algériennes, Sansal affirme : « Tous ces gestes ont déjà été faits », citant les déclarations de Macron et le rapport Stora. Il plaide pour une démarche bilatérale : « Voilà, je reconnais mes crimes, reconnais les tiens aussi ! Donc, moi, je ne suis pas pour faire tout le temps des gestes supplémentaires. »
L’avenir incertain d’un écrivain meurtri
Quant à sa capacité à continuer d’écrire, l’écrivain exprime ses doutes : « Je pense qu’il y aura un contrecoup » et avoue : « J’ai peur que quelque chose soit touché, non seulement l’écriture, mais tout mon rapport au monde. » Il confie ressentir déjà « un vague à l’âme, une sorte de spleen » et reconnaît : « C’est noir dans ma tête. C’est tellement physique, l’écriture. » Il explique sa désillusion : « Moi, je pensais que mes livres allaient changer des choses en Algérie, mais là-bas ils n’ont servi à rien. »
Sansal conclut avec certitude : « De toute façon, je ne peux pas continuer à écrire comme avant. Pour moi, ça, c’est fini. » Malgré les pressions pour modérer ses propos, l’écrivain reste fidèle à lui-même. Il confie qu’on lui demande de faire attention, que sa femme lui dit de réfléchir avant de parler, mais il conclut avec philosophie : « Ce n’est pas à mon âge que je vais apprendre à tourner sept fois la langue dans ma bouche avant de dire un mot… » Interrogé sur d’éventuelles maladresses dans cet entretien même, il répond avec candeur : « Non, pas du tout. Pour moi, tout est normal. Mais demain, en lisant le journal, peut-être que des gens vont me dire que j’ai gaffé… »
