Le Salon international du livre d’Alger 2025: l’arbre qui cache la jungle

Le 28e Salon international du livre d’Alger ouvre ses portes avec des chiffres records, mais derrière l’arbre soigneusement exposé se cache une jungle de contradictions entre le discours promotionnel et les pratiques réelles du secteur.

Un arbre majestueux… en façade

Le commissaire du SILA, Ahmed Iguerb, présente une édition 2025 ambitieuse : 1254 exposants venus de 49 pays, 974 éditeurs étrangers, 565 stands sur 23 000 m² et plus de 240 000 titres exposés. Des chiffres impressionnants pour un événement qui se veut, selon son slogan, « Le livre, carrefour des cultures ».

Dans son entretien accordé à El Watan, Iguerb multiplie les références aux « valeurs de notre glorieuse révolution », à la « mémoire nationale » et au rôle du livre comme « rempart contre les influences culturelles néfastes ». Le programme culturel met l’accent sur les hommages à Rachid Boudjedra et Abdelhamid Benhadouga, sur la commémoration du 71e anniversaire de la Révolution algérienne, et sur le soutien aux « justes causes » comme la Palestine et le Sahara occidental.

La jungle de l’exclusion arbitraire

Mais derrière cet arbre majestueux se dissimule une jungle d’exclusions et de censures. Ce qui frappe dans ce discours lénifiant, c’est l’absence totale d’évocation des bannissements arbitraires qui ont marqué les préparatifs de cette édition. Dans cette jungle bureaucratique, les éditions Frantz Fanon, les éditions Koukou et les éditions Tafat et, à travers eux, les centaines d’auteurs et les milliers de lecteurs qui leurs sont fidèles qui ont été écartées du salon sans explication aucune.

Cette censure est d’autant plus ironique que le commissaire évoque longuement Frantz Fanon dans son programme culturel, célébrant « un homme dont la pensée ne cesse de nous interpeller ». Quelle pensée souhaite-t-on célébrer quand on interdit simultanément la maison d’édition qui porte son nom ? Dans la jungle du SILA, on coupe les arbres qui portent les fruits les plus précieux.

Iguerb parle du livre comme d’un « moyen privilégié pour valoriser notre culture nationale » et comme un « rempart » culturel. Mais comment prendre au sérieux ces déclarations quand le salon pratique lui-même l’exclusion et limite la diversité éditoriale qu’il prétend défendre ?

La jungle du piratage : la loi de la prédation

Mais la contradiction la plus criante réside dans la célébration d’un secteur éditorial gangrené par le piratage. Dans cette jungle éditoriale algérienne, la loi du plus fort règne sans partage. Sur les quelques 1000 maisons d’édition algériennes présentes, plus de 90 % proposent des catalogues composés à 100 % d’ouvrages piratés. Cette réalité, soigneusement occultée dans le discours officiel, transforme le SILA en une foire au vol intellectuel, une jungle où les prédateurs prospèrent aux dépens des créateurs.

Comment Iguerb peut-il affirmer que le salon vise « la valorisation de l’édition et de la commercialisation des livres » quand la quasi-totalité des stands algériens proposent des œuvres reproduites illégalement ? Dans cette jungle, ce n’est pas la création qui est récompensée, mais le pillage. Cette atteinte massive et systématique au droit d’auteur n’est pas un détail technique : elle constitue le cœur même du problème. Les auteurs, algériens comme étrangers, sont spoliés. Leurs créations sont reproduites, vendues et exploitées sans leur consentement ni rémunération.

Ce pillage généralisé détruit l’écosystème même que le salon prétend promouvoir. Dans cette jungle sans règles, quel auteur algérien peut vivre de sa plume quand ses œuvres sont immédiatement piratées ? Quelle maison d’édition honnête peut survivre face à la concurrence déloyale de cette meute de pirates ?

Une hypocrisie institutionnalisée : le vernis sur la jungle

Le SILA 2025 révèle ainsi une hypocrisie institutionnalisée. On plante un arbre d’apparat pour masquer la jungle qui grouille derrière. On célèbre le livre tout en l’instrumentalisant. On évoque Frantz Fanon tout en excluant l’éditeur qui porte son nom et qui est l’un des rares à représenter le livre algérien à l’international.

Les 240 000 titres exposés ne doivent pas faire illusion. Derrière les chiffres records et les discours grandiloquents sur la « mémoire nationale » et les « valeurs de notre glorieuse révolution », c’est une jungle profondément dysfonctionnelle qui est célébrée : celle où le vol intellectuel est la loi de survie, où la censure remplace le débat, et où l’exclusion arbitraire tient lieu de politique culturelle.

Un véritable salon du livre devrait être un jardin cultivé avec soin : un espace de liberté, de respect du droit d’auteur et de diversité éditoriale. Le SILA 2025, malgré son ampleur, semble être une jungle incontrôlée, dissimulée derrière un arbre de façade : une vitrine contrôlée par des bureaucrates où règnent le piratage généralisé, l’exclusion sélective et l’uniformisation du discours.

Ce n’est pas le livre qui est célébré à Alger, mais sa profanation dans la jungle de l’arbitraire et du pillage.

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