
« Le recommencement de l’Histoire » : le regard dérangeant de Natalia Routkevitch
Le recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre, le titre de l’essai renvoie évidemment à La Fin de l’Histoire de F. Fukuyama. Depuis quelques années, on entend parler de « la fin de l’Histoire » ; l’originalité de la thèse de l’auteure est de lier son « recommencement » à l’aboutissement de plusieurs cycles historiques, notamment celui entamé avec la perestroïka de Gorbatchev pour se clore aujourd’hui, avec la perestroïka mondiale – dont l’esprit est radicalement différent de celui des années 1980-1990.
On se souvient : en 1992, Fukuyama publiait La Fin de l’histoire et le dernier homme, prolongement d’un article retentissant de 1989. Sa thèse, hégelienne dans sa structure, proclamait que la démocratie libérale représentait « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité » et « la forme finale du gouvernement humain ». L’Histoire, entendue comme le conflit des grandes idéologies, était close. Il n’y avait plus qu’à administrer le monde selon les principes désormais universels du marché et de la démocratie représentative. Trente ans plus tard, l’on constate : non seulement l’Histoire n’est pas finie, mais elle a recommencé. Et avec une vigueur que peu avaient anticipée.
Fukuyama et l’illusion du moment unipolaire
La cible de Routkevitch n’est pas Fukuyama en tant que penseur, mais l’idéologie qu’il a contribué à légitimer : celle du « moment unipolaire » américain, de l’hégémonie libérale présentée comme destin naturel de l’humanité. L’effondrement soviétique de 1991 a été lu, en Occident, comme une validation définitive. La « transition démocratique » russe allait suivre, inévitablement, le sillage des démocraties occidentales. Il suffirait d’attendre. Or, comme le suggère la quatrième de couverture du livre, cette lecture était fondamentalement erronée :« La chute de l’URSS n’a pas scellé la victoire de la démocratie libérale, mais annoncé son déclin différé. Le triomphe des vainqueurs de la guerre froide, leur hubris et leur pensée unidimensionnelle ont conduit au délitement actuel. »
Ce délitement est visible partout. L’auteure dresse un tableau saisissant des fractures contemporaines : trumpistes contre démocrates, progressistes contre réactionnaires, populistes contre libéraux, souverainistes contre partisans de l’Europe fédéralisée, élites contre le peuple profond, métropoles contre périphéries, globalistes contre identitaires. Chacun s’enferme dans sa bulle, exclut les voix dissonantes, déshumanise l’adversaire, dans une ambiance rappelant les guerres de religion. C’est un retour vengeur des idéologies, des nationalismes, des réflexes défensifs et des protectionnismes.
La guerre, miroir brisé des illusions occidentales
Le livre aborde une question d’une très grande importance, d’une brulante actualité, ce que Routkevitch appelle la « délocalisation de la guerre et transformation des modes opératoires », constitue l’un des passages les plus percutants de l’essai. Elle y pointe un paradoxe remarquable : l’Occident, qui a prétendu abolir la guerre de son horizon moral, est précisément celui qui en a le plus externalisé la pratique. L’auteure invoque la formule cinglante de l’ambassadeur Gérard Araud, fin analyste et ancien ambassadeur de France aux États-Unis : « Ma stupéfaction amusée lorsque je vois des Européens m’expliquer avec indignation que la guerre c’est le passé alors que notre continent, le dernier siècle, a donné au monde deux guerres mondiales, un génocide, deux ou trois totalitarismes et autres atrocités. »
Ce moralisme occidental — qui présente l’ordre libéral comme « sacré, stable, universel — bien qu’un tel ordre n’ait jamais existé » — est au cœur de la critique de Routkevitch. Elle décortique comment les pays européens se sont érigés en « victimes moralement irréprochables » tout en oubliant que leur relative paix intérieure a été achetée au prix de guerres délocalisées vers d’autres régions du monde.
La démonstration s’appuie sur des données concrètes : selon les chercheuses Monica Duffy Toft et Sidita Kushi (Dying by the Sword, 2023), elle rappelle que les États-Unis ont mené près de 400 interventions militaires internationales depuis 1776, dont 29 % après la fin de la guerre froide ; et ces dernières se sont révélées plus intenses. L’homo occidentalis ne souffre pas seulement, selon elle, d’une mémoire courte, mais d’une « myopie surprenante » : le déplacement des guerres chaudes vers d’autres régions n’a en rien rendu la planète moins conflictuelle. Fukuyama annonçait la paix perpétuelle ; Routkevitch rappelle que la guerre n’a jamais cessé, elle a simplement changé d’adresse.
Moscou, Troisième Rome : les racines longues du conflit
L’un des apports les plus originaux de l’essai est son exploration des profondeurs historiques qui expliquent, sans les justifier, les ressorts de la politique russe contemporaine. Routkevitch nous plonge en effet dans la théologie politique médiévale pour exhumer la doctrine de « Moscou-Troisième Rome ».
Vers 1523-1524, le moine de Pskov Philothée écrivait au grand-prince Basile III : « Deux Rome sont tombées, la troisième demeure, et il n’y en aura pas de quatrième. » Cette proclamation, qui faisait de la Russie l’héritière spirituelle de Byzance après la chute de Constantinople (1453), a durablement structuré l’imaginaire politique russe. L’auteure montre comment cette construction identitaire — non ethnique mais « d’abord morale et religieuse », selon Alexandre Panarine qu’elle cite — irrigue encore aujourd’hui les représentations géopolitiques russes.
C’est ici que l’auteure opère sa jonction la plus habile avec la thèse centrale du livre : si Fukuyama voyait dans la démocratie libérale la téléologie universelle de l’Histoire humaine, Routkevitch montre qu’il existait — et qu’il existe toujours — des téléologies concurrentes, aussi vieilles et aussi profondes. La Russie ne « résiste » pas à la modernité libérale par archaïsme ou irrationalité, comme le présente le discours dominant occidental. Elle obéit à une autre logique historique, dont les racines plongent dans cinq siècles d’auto-compréhension impériale et spirituelle.
Ilia Vevurko, auteur d’une récente étude sur la Troisième Rome, est cité à ce sujet : « L’idée de la Troisième Rome a imprimé à notre pays un élan particulier pendant plusieurs siècles : la Russie s’est développée comme une puissance impériale, c’est-à-dire comme un État prêt à prendre sous sa protection de nouveaux territoires et de nouveaux peuples ».
On mesure ici toute la distance qui sépare l’analyse de Routkevitch du prêt-à-penser dominant : là où la plupart des commentateurs voient un chef d’État « à rebours de l’Histoire et de la Modernité », pour reprendre une formule qu’elle cite et critique, l’auteure discerne une logique de longue durée, que l’hubris du moment unipolaire a rendue invisible.
Un livre nécessaire
L’esssai de Routkevitch propose un cadre de lecture : celui de l’« interrègne », emprunté à Gramsci — ce temps des monstres où l’ancien monde ne fonctionne plus sans que le nouveau soit encore né. L’auteure convoque de nombreux auteurs russes et occidentaux – connus et moins connus – Wallerstein, Voegelin, Gauchet, Panarine, Zinoviev, pour tisser une vision systémique du désordre actuel.
L’introduction pose la question centrale : « Pourquoi les promesses de paix et de prospérité du moment unipolaire n’ont-elles pas été tenues ? À quel moment tout a-t-il déraillé ? » La réponse de Routkevitch est sans appel : « Tout cela se préparait depuis longtemps. C’est une histoire longue. » Contre les lectures événementielles qui de Poutine et/ou de Trump les seuls responsables du désordre mondial, elle plaide pour une archéologie des fractures — sociale, idéologique, civilisationnelle — qui ont rendu possible le grand tumulte politique auquel on assiste.
Là où Fukuyama voyait le terminus de l’Histoire, Routkevitch voit un carrefour. Là où l’idéologie libérale annonçait la convergence universelle, elle observe la reconfiguration des blocs. Son livre est tout à la fois une autopsie du triomphalisme post-1991, une généalogie du désordre contemporain, et une invitation à repenser les catégories avec lesquelles l’Occident s’observe lui-même et observe le monde.
Dans un paysage éditorial saturé d’analyses à chaud, Le recommencement de l’Histoire tranche par sa profondeur historique et son refus du manichéisme ambiant. C’est, au sens plein du terme, un essai : une pensée qui se risque, qui assume ses hypothèses, qui choisit la complexité contre le confort du commentaire.
L’Histoire, dit Routkevitch, recommence. Ce livre aide à comprendre pourquoi elle n’avait, en réalité, jamais vraiment cessé.
Natalia Routkevitch, Le recommencement de l’Histoire. D’une perestroïka à l’autre, Paris-Boumerdès, éditions Frantz Fanon, février 2026, 286 pages ; 1 500 DA / 22 €
