
Le Prix Renaudot poche couronne « Vivre- Le compte à rebours » de Boualem Sansal
Le jury du Prix Renaudot a décerné son prix poche à Boualem Sansal pour Vivre, publié en Folio. Cette distinction couronne le dixième roman de l’écrivain franco-algérien, né en 1949, qui s’était déjà illustré avec 2084. La fin du monde (Grand Prix du roman de l’Académie française en 2015).
L’écrivain, arrêté à Alger le 16 novembre 2024 par les autorités algériennes, est toujours incarcéré. Ce qu’on lui reproche ? Sa liberté d’expression, ses prises de position, ses écrits. La place d’un écrivain n’est pas en prison. Puisse l’annonce de ce prix lui parvenir là où il est retenu. Tous les bénéfices liés à la vente du livre sont reversés à la Société de soutien international.
Dans Vivre. Le compte à rebours, Boualem Sansal nous plonge dans un futur dystopique marqué par les dérèglements climatiques et la prolifération incontrôlée de l’intelligence artificielle. Paolo, professeur de mathématiques parisien, fait partie des rares « Appelés ». Il a été choisi par une puissance mystérieuse pour diffuser un message terrible : dans 780 jours, la Terre disparaîtra. Seule une minorité d’habitants sera sauvée et conduite en lieu sûr, sur une autre planète. Les Appelés ont peu de temps pour recruter ces êtres dignes de confiance, qui participeront à la fondation d’une humanité nouvelle. Mais comment écarter de la sélection ceux qui ont manifesté leur nocivité : les puissants, les politiciens, les mafieux, les religieux de toutes obédiences ? Paolo et les Appelés parviendront-ils, le jour venu, à les empêcher d’embarquer à bord de l’immense vaisseau spatial venu sauver les Élus ?
Si Boualem Sansal feint de croire que notre salut pourrait venir de l’espace, c’est pour mieux souligner nos dissensions. Cette dystopie mélange science-fiction et anticipation apocalyptique pour mettre au jour les dysfonctionnements et les fanatismes qui gangrènent l’humanité. Face à la menace d’extinction, on pourrait imaginer que l’humanité saura offrir un front unique. Mais le roman démontre le contraire : consultés sur les critères de sélection, les représentants des grands monothéismes révèlent leurs propres dogmes. Pour un imam, si Allah envoie un vaisseau pour sauver les hommes, c’est aux musulmans qu’il l’envoie. Le rabbin rappelle qu’il est dans le destin des juifs d’être dispersés dans le monde.
Ingénieur formé à l’École nationale polytechnique d’Alger et titulaire d’un doctorat en économie, Boualem Sansal aborde la littérature avec un regard de scientifique. « J’ai une véritable passion pour les mathématiques. Je n’ai pas l’impression de raisonner comme un littéraire. J’ai un raisonnement très linéaire », confie-t-il. Cette approche se ressent dans son écriture : peu d’émotions, une analyse froide des choses, comme on examine un problème de physique. L’islam, les religions en général, l’école et l’université, et même le wokisme, reçoivent plusieurs coups de griffes dans le roman. Pour Boualem Sansal, « l’homme est sa propre limite, plus il avance, plus il accélère sa fin ».
Paradoxalement, dans le roman, la fin de la Terre est le résultat de causes extraterrestres. Mais dans la réalité, la menace est humaine. Le narrateur reste lucide : « Jamais, à notre connaissance, homme sur Terre n’a été tué par un quelconque malheur céleste. La vraie menace est domestique, notre Terre mourra de ses maladies propres ou des turpitudes de ses habitants. » L’humanité serait-elle capable de se « sauver » elle-même sans intervention « céleste » ? « Si l’humanité avait cette capacité, elle l’aurait déjà fait », répond l’écrivain avec pessimisme. « Nous sommes notre propre bourreau. »
Ancien haut fonctionnaire en Algérie, Boualem Sansal a été limogé en 2003 pour ses prises de position critiques contre le pouvoir en place avant d’être arrêté arbitrairement le 16 novembre 2024 et condamné pour 5 ans de prison ferme. Depuis Le serment des barbares en 1999, il remet en question à sa façon, à travers ses romans et ses essais, le monde dans lequel il vit. En récompensant Vivre, le jury du Prix Renaudot poche honore une œuvre littéraire puissante et un écrivain courageux qui paie aujourd’hui le prix de sa liberté de penser et d’écrire.
