L’Algérie est-elle en marche vers « 1984 » ?

Le projet de loi algérien sur les partis politiques illustre une dérive inquiétante : la loi ne remplit plus sa fonction protectrice des libertés citoyennes et de l’intégrité identitaire. Elle se transforme en outil idéologique de répression, manié par une élite qui tourne le dos aux principes universalistes et aux réalités algériennes. L’interdiction faite aux partis politiques d’utiliser des langues étrangères vise en réalité le français. Or, qualifier cette langue d’étrangère constitue une antinomie flagrante avec la réalité algérienne : plus de la moitié des Algériens la parlent quotidiennement, de nombreux médias s’expriment en français, et des ministères parmi les plus stratégiques, notamment l’Énergie et les Finances, fonctionnent en français. Cette langue est profondément ancrée dans le tissu social, éducatif et institutionnel du pays.

Plus encore, la langue français a porté tous les combats émancipateurs en Algérie ; la considérer comme étrangère, c’est considérer que l’indépendance algérienne en 1962 est une erreur puisque, incontestablement, les élites qui ont porté l’idée indépendantistes étaient toutes francophones et l’ensemble des documents de la révolution algérienne sont écrits en français. Ce n’est donc pas son prétendu statut étranger qui le rend suspect aux yeux du pouvoir, mais son rôle historique de vecteur d’émancipation et de modernité politique. La véritable cible de cette interdiction n’est pas une langue, mais un projet politique : celui de la démocratisation du pays. En restreignant l’usage du français dans l’espace politique, on cherche à enfermer définitivement l’Algérie dans l’ornière de l’islamisme, en coupant les citoyens des courants de pensée universalistes et progressistes.

Cette dérive rappelle étrangement le projet totalitaire décrit par George Orwell dans 1984. Dans ce roman dystopique, le régime impose la « novlangue » pour restreindre la pensée même, en appauvrissant le vocabulaire disponible. L’objectif : rendre impossible l’expression d’idées dissidentes. Ici, le mécanisme est identique. En imposant une langue unique dans l’espace politique, l’arabe en l’occurrence, le pouvoir ne cherche pas à valoriser la langue nationale, mais à contrôler le débat public et à étouffer toute perspective démocratique. D’ailleurs, le berbère, langue algérienne vieille de plus de trois mille ans, parlée par plus de 10 millions d’Algériens, demeure marginale  aussi bien dans l’école, l’espace public que dans les institutions. Comme chez Orwell, restreindre la langue, c’est restreindre la liberté de penser et d’agir politiquement.

Cette mesure trahit le détournement de la fonction législative. La loi cesse de garantir les libertés fondamentales pour devenir un levier de contrôle idéologique. Elle ne protège plus l’intégrité identitaire des citoyens dans leur diversité, mais impose une uniformité artificielle qui nie le pluralisme linguistique et culturel réel du pays. Ce choix révèle deux possibilités, également graves : soit une méconnaissance des fondements de l’État de droit, soit une stratégie délibérée visant à affaiblir les partis démocratiques en les réduisant à de simples relais du discours officiel. Dans les deux cas, il s’agit d’une démarche anti-démocratique et anti-universaliste.

Interdire l’usage de langues enseignées dans les universités algériennes et parlées quotidiennement constitue une incohérence flagrante. Cette homogénéisation forcée appauvrit le débat public et réduit la citoyenneté à une simple conformité imposée d’en haut. Une langue vivante se renforce par l’adhésion libre et la conviction, jamais par la répression. Un État qui craint la diversité au sein de ses partis politiques ne démontre pas sa puissance, mais révèle sa peur du pluralisme. En détournant la loi de sa vocation protectrice pour en faire un instrument de domination, le pouvoir ne défend ni la langue nationale ni l’unité du pays : il affaiblit la démocratie elle-même.

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