
« Ce que l’historien peut savoir de manière certaine sur Mahomet n’excède pas deux pages » (Amir-Moezzi et Tolan, historiens)
Qui était vraiment Mahomet ? Derrière cette question apparemment simple se cache l’un des défis les plus complexes de l’histoire des religions. Mohammad Ali Amir-Moezzi et John Tolan, deux historiens reconnus de l’islam, ont réuni cinquante spécialistes internationaux pour faire le point dans Le Mahomet des historiens. Dans un entretien publié dans Le Monde daté du 1er au 3 novembre 2025, les deux chercheurs livrent la substantifique moelle de leurs recherches. Leur constat est sans appel : « Ce que l’historien peut savoir de manière certaine sur Mahomet n’excède pas deux pages. » Une affirmation qui peut surprendre, tant la figure du prophète occupe une place immense dans l’histoire mondiale et la vie d’un milliard et demi de musulmans.
Pourquoi si peu de certitudes ?
Les historiens se heurtent à plusieurs obstacles majeurs, expliquent-ils au Monde. D’abord, les sources. Les biographies les plus détaillées de Mahomet datent du IXe siècle, soit plus de deux cents ans après sa mort, traditionnellement située en 632. « C’est comme si les premières biographies de Napoléon avaient été écrites au début du XXIe siècle », illustre Mohammad Ali Amir-Moezzi. Ensuite, ces textes se contredisent fréquemment entre eux. Certaines traditions affirment des faits incompatibles avec d’autres. Les récits de miracles, de prédictions ou d’événements surnaturels posent évidemment problème à l’historien, qui ne peut pas les valider scientifiquement. Enfin, ces sources ont été écrites par des croyants, dans un but d’édification religieuse plutôt que de documentation historique. « Distinguer ce qui relève de la foi de ce qui peut être établi historiquement est un exercice délicat », souligne John Tolan dans les colonnes du quotidien français.
Une méthode scientifique, pas une attaque
Les auteurs insistent auprès du Monde : leur démarche n’a rien d’une provocation. « Nous appliquons simplement à l’islam les mêmes méthodes critiques que celles utilisées pour étudier Moïse, Abraham ou Jésus », précise Amir-Moezzi. Cette approche, standard dans l’étude des religions, consiste à analyser les textes comme des documents historiques, en les replaçant dans leur contexte de production.
Cette méthode ne remet pas en cause la foi des musulmans. « L’islam n’est pas une construction mensongère », martèle l’historien. « La représentation de Mahomet par les musulmans est présente comme un fait humain et social. » En d’autres termes, ce qui compte historiquement, c’est que des millions de personnes ont cru en Mahomet et ont fondé une civilisation majeure.
Des visions multiples à travers les siècles
Dans leur entretien, les deux chercheurs révèlent comment la figure de Mahomet a été perçue très différemment selon les époques et les cultures. Dans le monde musulman, il est avant tout un grand prophète, mais aussi une figure spirituelle pour les mystiques, un modèle politique pour certains, un héros civilisationnel pour d’autres. En Occident médiéval, la vision était radicalement différente, rappelle John Tolan. Les chrétiens du Moyen Âge voyaient souvent en Mahomet un hérétique, voire une figure diabolique. « Ils ne connaissaient rien de l’arabe et ne cherchaient pas vraiment à comprendre », note-t-il. « C’était de la pure polémique. »
Le tournant s’opère au XVIIIe siècle, avec les Lumières. Les penseurs européens commencent à étudier l’islam de manière plus objective, reconnaissant le rôle historique majeur de Mahomet dans la création d’une grande civilisation.
Les controverses contemporaines
Interrogés par Le Monde sur les débats actuels, les historiens évoquent un courant de chercheurs apparu depuis 1979 et la révolution iranienne, avec des thèses radicales. Certains remettent en question l’existence même de Mahomet, d’autres datent l’apparition du Coran au IXe siècle plutôt qu’au VIIe. Mohammad Ali Amir-Moezzi et John Tolan prennent leurs distances avec ces « révolutionnaires » : « Ils ont le plus grand mal à argumenter de manière rigoureuse. Leurs thèses sont souvent fragiles. » Les deux historiens défendent une approche plus mesurée, reconnaissant à la fois les limites de nos connaissances et la réalité historique de l’émergence de l’islam.
Foi et raison : deux chemins parallèles
Le message central du livre, tel qu’exposé dans l’entretien, est clair : histoire et foi ne s’opposent pas, elles répondent simplement à des questions différentes. « L’historien ne peut pas évoquer dans son travail ce qui relève des croyances », explique Amir-Moezzi au Monde. « Mais cela ne signifie pas que ces croyances sont fausses ou sans valeur. » Pour les musulmans, Mahomet reste le dernier prophète, celui qui a transmis la parole de Dieu. Cette conviction spirituelle est incontestable du point de vue de la foi. L’historien, lui, constate que cette croyance a façonné l’histoire du monde, qu’elle a inspiré des civilisations brillantes et qu’elle continue d’animer la vie de millions de personnes. « Ce sont deux visions du personnage de Mahomet complémentaires et différentes », conclut John Tolan dans les pages du quotidien. « L’une n’invalide pas l’autre. Elles doivent coexister dans le respect mutuel. »
Mohammad Ali Amir-Moezzi et John Tolan, Le Mahomet des historiens, Paris, éditions du cerf, 2025, 2186 pages ; 59 €

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