« Le Sahara abrite notre vérité » (Intagrist el Ansari, écrivain touareg)

Poète et nouvelliste touareg exilé en Mauritanie, Intagrist el Ansari publie Timchar, le sanglot de la pierre, un recueil habité par le désert, les légendes du campement et l’inquiétude d’un monde qui s’efface. Entre souffle poétique et récit, entre intime et politique, il revient sur une écriture née du désert et portée par l’urgence de préserver et transmettre la mémoire touarègue.

Votre recueil s’enracine dans un imaginaire saharien très puissant : quelle expérience personnelle, intime ou familiale, est à l’origine de Timchar, le sanglot de la pierre ?

Il y a une jonction entre l’enfance nomade et le jeune garçon que j’étais — dix ans — qui rêvait de découvrir le monde « au-delà de la dune ». Dans presque chaque texte, il y a un fragment de ma vie des quarante dernières années. Mais il s’agit bien d’un fragment, tel un moment saillant, épuré, travaillé par le temps — voyages, expériences, rencontres — au point de devenir une atmosphère, presque un songe, dans ma mémoire. Car je ne voulais surtout pas tomber dans la description. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était la fiction. Une fiction qui emprunte au réel dans sa dimension symbolique. Dans ce processus d’écriture, l’usage de ces fragments autobiographiques n’était qu’un mobile pour aller vers autre chose.

Pour en revenir à cette expérience précisément : très tôt, j’étais happé par le monde de la ville, car durant mon enfance saharienne, une partie de ma famille élargie vivait en ville et mon père recevait constamment des hôtes qui en arrivaient. Cet espace imaginé, rêvé, voire fantasmé dans la tête du petit enfant nomade que j’étais — sans cesse travaillé par une curiosité insatiable, un désir d’aventure et d’exploration du monde — me fascinait. Mon attachement à la vie du campement était pourtant aussi très fort. Grandi dans une société pastorale, je passais des journées à garder le petit bétail et à me construire mon propre monde sous l’ombre des acacias durant les torrides journées sahariennes. Et le soir venu, c’était un autre monde qui s’ouvrait : celui des légendes racontées par les femmes du campement. J’avais une cousine qui devait avoir la vingtaine — moi j’avais autour de cinq ou six ans —, elle excellait dans l’art de conter et possédait le don de faire chanter l’Imzad, le violon touareg. Elle contait notre monde saharien mais aussi un monde plus loin : celui des lointaines cités, des voyageurs. Dans

Dans Timchar, le texte Bektu emprunte beaucoup à ces souvenirs de notre campement nomade, dans la région de Tombouctou.

L’univers de votre enfance est très présent dans votre écriture…

Mon imaginaire s’est construit de cette manière-là. Je ne le savais pas au départ, mais j’en ai pris conscience autour de mes vingt-cinq ans. À partir de ce moment où j’ai commencé à ressentir profondément le besoin d’écrire, le monde de l’enfance — ce monde nomade saharien — a littéralement repris le dessus sur tout le reste. Je suis d’ailleurs « passé par un sas », avec une longue période durant laquelle j’habitais le doute en permanence. Au sortir de cette expérience, j’avais voulu décentrer mon regard pour l’ancrer au cœur de l’expérience fondatrice saharienne.

Cette période est assez étrange, que je ne parviens pas toujours à m’expliquer : c’est comme si l’altérité désertique avait repris ses droits en reprenant possession de mon être. Depuis, l’écriture est pour moi indissociable de l’imaginaire saharien qui m’habite. Ce qui m’intéresse dans la transposition du réel en récit de fiction, c’est la dimension onirique, métaphorique. La production d’un texte à partir d’images, sans recours à une rhétorique narrative.

L’image du campement devient intemporelle dans ma mémoire, façonnée par le temps, l’espace et ma propre expérience ultérieure. Elle devient imprécise et imperceptible d’années en années : comme s’il ne restait plus que les formes — les corps, les éléments physiques —, telle une archive semblable à un cliché photographique argentique non développé. C’est avec le temps que j’ai appris à regarder ce cliché et à lui donner une existence, une vie, une émotion.

Vous alternez entre nouvelles narratives et textes proches de la poésie : pourquoi avoir choisi cette forme hybride ?

Toute écriture dépourvue du souffle poétique ne m’intéresse absolument pas, y compris dans ma relation à la littérature en général. Je peux attendre des mois avant d’écrire un nouveau texte — parfois ça vient aussi subitement. Je ne passe à l’acte qu’au moment où je ressens la présence de ce souffle. C’est un état, ce n’est pas une question d’inspiration.

Pour ce livre, il y avait une recherche formelle : alterner la première et la troisième personne du singulier, tout en faisant résonner les textes les uns avec les autres. Comme si un personnage vivant sa vie dans une histoire inscrite dans un moment-lieu précis se mettait tout à coup à nous parler directement, intimement. J’avais fait l’expérience de la première personne avec mon premier livre, Écho saharien, l’inconsolable nostalgie — j’aimais l’impression de parler à une seule personne à la fois, dans l’intimité, presque en secret. Je ne suis pas fait pour parler à un public ; j’ai besoin de cette enveloppe de l’intimité.

J’ai voulu dans ce nouveau projet refaire cette expérience en la confrontant à un texte à la troisième personne. Dans cette alternance, chaque histoire se déroule indépendamment du lecteur tandis que le texte à la première personne, plus intense ou plus poétique, interpelle, parle « face caméra » — comme un comédien qui incarnerait un texte face à un public suspendu à sa seule présence. Dans le théâtre, j’admire les maîtres du monologue : Romain Bouteille, Jacques Weber, Fabrice Luchini. Cette alternance me permettait d’avoir une histoire d’un côté, une parole directe et incarnée de l’autre. Je n’étais pas sûr que ça fonctionnerait, mais j’ai gardé cette forme suite aux premiers retours de lecteurs.

Le désert n’est pas seulement un décor, il semble agir, peser, presque décider : quelle place lui accordez-vous dans vos histoires ?

Loin d’être un simple décor, le Sahara est le sacerdoce de ma démarche de création et de mon rapport au monde. Il est à la fois le lieu de mon équilibre émotionnel et l’épicentre d’où émergent les histoires que je raconte. Le désert est un personnage à part entière — pour ne pas dire le protagoniste principal — avant de passer à travers moi pour « accéder à la vie ». Je ne suis pas une exception : je pense notamment à Idoumou, Beyrouk, Abdelvetah Alamana, de Mauritanie, et surtout au maître libyen Ibrahim al-Koni, qui excelle depuis des décennies dans l’art de représenter le désert saharien. Al-Koni est l’inventeur du roman saharien ; c’est à travers lui que le désert s’est véritablement mis « à parler au monde ».

On ne peut pas échapper à l’influence d’un espace aussi puissant. Le désert est le seul endroit au monde où j’ai cette fragile certitude de me sentir vivant et au plus proche de moi-même. Le Sahara vous marque indélébilement. Mon premier livre, je l’ai écrit dans un quartier bordé par le Sahara à Tombouctou ; Timchar a été conçu à Nouakchott, grande ville certes, mais qui est pour moi la capitale nomade par excellence, car elle vit à l’imaginaire nomade jusque dans ses entrailles urbaines.

Le Sahara est comme un spectre qui vous hante toute la vie. Un Saharien a « son mal du désert » dès qu’il en franchit la frontière — une forme d’exil permanent, ce qu’al-Koni appelle « l’exil de l’âme ». La notion de Timchar traduit exactement cela : la nostalgie incurable face à la ruine, la perte, l’effacement du monde saharien. C’est une obsession : la poursuite permanente d’une trace, d’un vestige. Le Sahara abrite notre vérité — ancrage physique, métaphysique et mystique. Mais il s’agit avant tout d’un lieu habité par des hommes et des cultures façonnés par une civilisation commune, de l’Atlantique à la mer Rouge.

Votre écriture mêle oralité, traditions et images symboliques : est-ce une manière de restituer la parole des anciens et de prolonger une mémoire menacée ?

Je n’ai pas la compétence pour affirmer quoi que ce soit sur les fondements de mes créations — je laisse cette tâche aux spécialistes. Restituer un monde en voie de disparition, certes, à condition que cela ne m’inscrive que dans une fonction de passeur, de témoin qui a vu, entendu et ressenti.

Ce que je peux affirmer, c’est cette passion pour les cultures sahariennes, cette nostalgie — née probablement de l’exil — du monde de mon enfance. Il y a une sorte d’idéal nomade perdu, à reconstruire. Et le désir de transmettre ce monde-là à travers des textes et des films, pour les générations à venir, même si c’est très ardu à l’heure du tout technologique.

L’enjeu de la mémoire m’a happé fortement ces vingt-cinq dernières années. La perte de la vie nomade — due à une conjoncture conflictuelle et écologique —, la perte du père assez tôt : ces deux facteurs expliquent peut-être le moteur de cette nécessité de raconter, de transmettre. C’est de leur jonction qu’est né un certain goût pour une esthétique de la trace, une sorte d’archéologie de l’éphémère.

Il y a aussi la fascination pour la génération des anciens nés entre les années vingt et quarante, témoins et acteurs de notre monde. Ils ont vécu avec la colonisation, connu les époques de la décolonisation, les sécheresses ; beaucoup vivent aujourd’hui écartés ou exilés à cause des drames actuels. J’essaie de me mettre à leur place, d’imaginer le poids de cette complexité — et leur capacité à garder toute leur dignité. Je les côtoie beaucoup, car la continuité de notre mémoire se joue indéniablement à travers leurs récits.

À travers vos textes, on perçoit une inquiétude face à la disparition d’un monde : qu’est-ce qui met aujourd’hui en danger la vie nomade touarègue, et que peut encore transmettre la littérature ?

On pourrait croire qu’il est impossible d’effacer l’existence d’un peuple qui s’est adapté à l’un des espaces les plus inhospitaliers de la planète — un peuple qui a joué un rôle prédominant dans la relation entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe pendant un millénaire, entre le VIIIᵉ et le XIXᵉ siècle. Pourtant, depuis les indépendances, certains États africains se sont engagés dans une imposture historique qui tente d’effacer cette histoire prestigieuse, dont Tombouctou — fondée par les Touaregs au XIIᵉ siècle — fut l’épicentre intellectuel et spirituel jusqu’au XVIᵉ siècle.

C’est d’abord contre cette tentative d’effacement qu’il faut s’indigner. Et c’est précisément un rôle que la littérature peut jouer. L’histoire des Touaregs n’est jamais enseignée dans les programmes d’éducation nationale des États parmi lesquels ces populations ont été incorporées à la décolonisation — paradoxe, car sans les Touaregs, ces États n’auraient pu prendre leur essor. Le commerce de l’or du sud n’aurait pas été possible sans les caravaniers touaregs. Les Sinhaja — nom par lequel on les désignait avant l’apparition du terme Thawariq au XVIIᵉ siècle — ont fondé les premières villes du Sahara : Walata, Tichitt, Chinguetti, Tombouctou, Agadez, Ghadàmès. Leurs ancêtres ont édifié le seul empire africain ayant exercé une autorité transcontinentale de l’Afrique sahélo-saharienne à l’Europe : les Almoravides.

Dans l’histoire plus récente, les Touaregs étaient parmi ceux au premier plan dans la résistance à la colonisation — en Algérie, au Mali, au Niger — jusqu’en 1916. Pourtant, depuis les indépendances, certains États sahéliens mènent une politique d’effacement, voire d’extermination de cette communauté. Les cycles de rebellions-répressions ne sont que des arguments pour justifier la politique de la terre brûlée. Actuellement, le nord du Mali est vidé de ses populations civiles, chassées par la répression de l’armée malienne et de ses supplétifs d’Africa Corps, mais aussi par les groupes terroristes et milices instrumentées par le pouvoir central. En Mauritanie, près de 400 000 réfugiés maliens — 95 % Touaregs — ont été bannis de leur territoire ancestral. S’ajoutent les changements climatiques, la raison des pluies depuis les années soixante-dix, les troupeaux décimés : c’est toute l’économie de la région qui est à genoux.

On retrouve ces questions dans certains textes de Timchar, mais j’ai voulu les traiter de manière métaphorique, par la fiction ou dans une dimension poétique. Parler de ce qui ne va pas sous cette forme a, à mon sens, plus d’impact. Et cela me donne une liberté — comme un musicien — de puiser dans mon quotidien et mon vécu. La littérature n’est pas là pour donner des leçons, mais pour intervenir sur le récit du monde en y apportant un éclairage à travers le singulier, l’intime.

Je ne suis pas un militant, je n’appartiens à aucun mouvement. Notre éducation impose une certaine retenue : rester fidèle à ses valeurs, sans s’exhiber. Si la littérature ne sauve pas le monde, elle le soigne au quotidien par la transmission et la mémoire. Je laisse simplement le réel, travaillé par la mémoire et l’empreinte du temps, devenir fiction.

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