Sansal-Gallimard : les dessous d’un divorce

Le départ de Boualem Sansal des éditions Gallimard, après vingt-sept ans de compagnonnage éditorial, est présenté par certains comme une ingratitude, par d’autres comme un ralliement à l’empire Bolloré. Ces deux lectures, aussi commodes l’une que l’autre, occultent la vérité. Une vérité plus crue, plus révélatrice des lâchetés d’un milieu.

La piste Sarkozy : un écran de fumée

La version qui circule avec le plus d’insistance est celle-ci : Nicolas Sarkozy, auteur chez Fayard — maison appartenant au groupe Hachette, propriété de Vincent Bolloré —, aurait servi d’intermédiaire pour attirer Boualem Sansal dans l’orbite du magnat breton. Il aurait même pris directement contact avec l’écrivain pour lui demander, sans détour, ce que lui versait Gallimard. Un démarchage à peine voilé, mené au nom d’intérêts bien compris.

Le Canard Enchaîné a fait le point sur cet épisode : Boualem Sansal a mis fin sèchement à cet échange et est parti sans donner suite. L’incident a bien eu lieu, mais il ne constitue en rien la cause du divorce avec son éditeur historique. Ce serait même lui faire trop d’honneur que de lui accorder cette importance.

Le vrai détonateur : le lendemain de la libération

Pour comprendre la rupture, il faut remonter aux heures qui ont suivi le retour de Boualem Sansal à Paris, au lendemain de sa libération, en novembre 2025. Ce jour-là, les dirigeants de Gallimard sont venus lui rendre visite — non pour fêter son retour, mais pour lui dicter, noir sur blanc, ce qu’il devait dire et ce qu’il ne devait pas dire.

L’écrivain, 81 ans, fraîchement sorti d’une prison algérienne où il avait été maintenu pendant près d’un an, s’est vu soumettre à une mise sous tutelle éditoriale. Il l’a très mal vécu. À un ami proche, il a confié, avec une irritation à peine contenue : « À mon âge, on me prend pour un enfant ! »

La mollesse calculée : l’Algérie et les millions perdus

Cette attitude n’est pas le fruit d’une maladresse ou d’un excès de zèle. Elle s’explique, selon l’entourage de Sansal, par des calculs économiques parfaitement identifiables.

Les éditions Gallimard ont été exclues du Salon International du Livre d’Alger lors de deux éditions consécutives — 2024 et 2025 — en représailles directes à la publication de Kamel Daoud et de Boualem Sansal. Dans son sillage, le service export du groupe Madrigall, qui réalisait jusqu’alors un chiffre d’affaires de plusieurs millions d’euros par an en Algérie, s’est vu expressément bloqué par les autorités d’Alger.

C’est à ce manque à gagner que les dirigeants de Gallimard cherchaient à remédier. La stratégie choisie : la discrétion, la tiédeur, le silence approbateur. Une posture que l’entourage de l’écrivain qualifie sans ambages de mollesse — une mollesse intéressée, au service d’une part de marché.

Un comité concurrent, une cagnotte opaque

Mais les dirigeants de Gallimard ne se sont pas contentés d’être mous. Ils ont cultivé cette mollesse et tenté d’en faire une alternative politique à la mobilisation internationale portée avec acharnement par Stéphane Rozès, Arnaud Benedetti, Kamel Bencheikh, Xavier Driencourt et d’autres — tous convaincus que seule une pression constante et visible sur le pouvoir algérien pouvait conduire à la libération de l’écrivain. Pour contrebalancer cette dynamique, Antoine Gallimard est allé jusqu’à créer sa propre structure de soutien à Boualem Sansal — un comité parallèle qui concurrençait de fait le Comité international de soutien déjà existant.

Plus troublant encore : selon le témoignage de l’écrivain Kamel Bencheikh, ami proche de Sansal, les dirigeants de Gallimard auraient organisé une cagnotte destinée à soutenir l’auteur détenu, dont les comptes n’ont jamais été rendus publics. Selon une indiscrétion venant de l’intérieur même de la maison d’édition, Antoine Gallimard aurait utilisé ces fonds pour financer la publication du Discours pour le prix de la paix des libraires et éditeurs allemands dans sa collection Tract — un ouvrage qui n’a pas été offert, mais vendu. Ce qui constitue, pour le moins, une forme de détournement qui ne dit pas son nom.

Le prix Sakharov : usurper la parole d’un prisonnier

Les manquements de Gallimard ne s’arrêtent pas là. Lorsque Jean-Christophe Rufin a appelé l’Académie française à élire Boualem Sansal alors qu’il était encore détenu à Alger — dans l’espoir que cette distinction puisse peser sur les autorités algériennes et accélérer sa libération —, ce sont les dirigeants de Gallimard qui ont pesé de tout leur poids pour que l’initiative n’aboutisse pas.

« Tant que Sansal était en prison, Gallimard vendait comme jamais ses livres. Pourquoi voudrait-il sa libération ? » s’est interrogé, avec amertume, un proche de l’écrivain.

L’épisode du prix Sakharov est, lui, d’une gravité particulière. Alors que ce prix devait être décerné à Boualem Sansal, les dirigeants de Gallimard ont fait circuler une déclaration de refus attribuée à l’écrivain — alors que celui-ci n’avait été informé ni de près ni de loin de la démarche. Usurper la parole d’un homme en prison, parler en son nom sans son consentement, est une infamie sans nom. « C’est blessant », a commenté un ami de l’écrivain. De retour en France, Sansal lui-même a confirmé qu’il n’avait jamais refusé cette nomination : la décision, a-t-il précisé, avait été prise par Antoine Gallimard seul.

La réaction de Stéphane Rozès

Le politologue Stéphane Rozès, qui a été l’un des acteurs les plus déterminés de la mobilisation pour la libération de Sansal, a choisi de nommer les choses clairement. Selon lui, Gallimard, « gêné aux entournures », mène depuis le départ de l’écrivain une « campagne subtile au travers de tiers » dans les médias pour ternir son image — en agitant les accusations d’ingratitude, d’appât du gain, de complaisance envers Bolloré. « Pour ceux qui ont soutenu dès le premier jour bénévolement et se sont mobilisés concrètement, ils savent que les raisons sont de fond et tiennent à l’attitude quiétiste, pour dire les choses gentiment, de l’éditeur, » écrit-il sur Facebook.

La voix de Kamel Bencheikh

L’écrivain Kamel Bencheikh, ami de longue date de Boualem Sansal, a lui aussi pris la plume pour répondre à ceux qui dénoncent une « ingratitude » de l’auteur. « Ce départ n’a rien d’un mystère », écrit-il. « Il apparaît même comme une conséquence presque logique. »

Il pointe l’épisode du Salon du livre d’Alger : « Tandis que Boualem Sansal subissait l’épreuve de la détention, son éditeur se lamentait publiquement d’avoir été privé de ce rendez-vous littéraire. L’indécence de ce contraste a frappé bien des observateurs. » Et il conclut avec une netteté qui résume tout : « Transformer aujourd’hui le choix éditorial de Boualem Sansal en affaire d’ingratitude relève d’une polémique inutile et d’une mémoire sélective. L’écrivain n’a trahi personne. Il a simplement tourné la page d’une relation qui, au moment le plus critique, n’a pas toujours été à la hauteur de l’épreuve. »

Boualem Sansal : sa propre voix

Boualem Sansal lui-même a choisi ses mots avec soin pour expliquer son départ. « J’étais dans une grande maison, la maison Gallimard, c’était très bien, mais ça, c’était avant la prison. » Puis, dans une formule qui dit tout : « Moi, j’ai changé. Je ne suis plus Boualem Sansal. Rester chez Gallimard, c’était pour moi accepter de rester otage de quelque chose dont je veux me libérer. »

Son livre à venir, qu’il dit en cours de finalisation, racontera son incarcération, les conditions de sa libération, et — en creux — le poids de ceux qui ont vraiment combattu pour lui. Il évoquera notamment le rôle décisif du Comité international de soutien.

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