
Contre la guerre ou l’art de rester enfant
Entre Hobbes et Rousseau, l’un convaincu que l’homme est un loup pour l’homme, l’autre persuadé qu’il naît fondamentalement bon et que c’est la société qui le corrompt, j’ai toujours cherché à préserver ma lucidité et refusé de voir le monde en rose. Soyons clairs : l’homme porte en lui une violence originelle que nulle institution ne parvient tout à fait à domestiquer.
Seul l’art, peut-être, est en mesure de l’apprivoiser. Mais l’art n’apprivoise véritablement que ceux qui ont déjà traversé l’épreuve du malheur et de la barbarie, ceux qui ont été blessés suffisamment profondément pour chercher dans la beauté une forme de réparation. Cercle vicieux ? Peut-être. Il faut avoir souffert pour goûter à l’art, et il faut l’art pour ne pas se laisser détruire par la souffrance.
Ce paradoxe, qui consiste à souffrir pour accéder à l’art, et avoir besoin de l’art pour survivre à la souffrance, n’est pas seulement une abstraction philosophique. Certains écrivains l’ont vécu dans leur chair et lui ont donné un visage inoubliable. L’un d’eux, plus que tout autre, a su mettre des mots sur la déchirure qui mene les hommes à la guerre.
Hermann Hesse a donné à cette dualité un visage littéraire saisissant avec Harry Haller, le héros du « Loup des steppes » (1927). Haller est un homme cultivé, sensible, nourri de musique et de philosophie, mais déchiré entre sa nature humaine et sa nature animale, entre l’homme et le loup. Il ne choisit pas cette dualité ; il la subit comme une condition. Et c’est précisément là le drame : Haller finit par céder à la logique du prédateur, par accepter la fatalité de tuer pour ne pas être tué, de mordre avant que l’autre ne morde. La guerre, dans cette perspective, n’est pas une aberration de l’Histoire : elle est l’expression la plus crue de cette déchirure intérieure projetée sur la scène du monde.
Le drame de Haller, c’est qu’il sait. Il sait ce qu’il est, il voit le loup en lui, et pourtant il ne peut s’en libérer. La conscience de sa propre barbarie ne suffit pas à l’en prémunir. C’est en cela qu’il nous ressemble tous.
Si la dualité de Haller est une vérité de l’âme humaine, elle soulève une question plus urgente encore : comment s’en défaire ? Non pas en la niant, tant le déni n’a jamais empêché une guerre, mais en lui opposant quelque chose de plus fort. Quelque chose que les adultes ont perdu et que les enfants possèdent encore.
Ce sont les adultes qui font la guerre. Toujours. Et pour ne pas en faire, pour résister à cette mécanique implacable, l’unique solution serait peut-être de rester enfant. Mais comment demeurer fidèle à son enfance quand le monde vous en expulse de force ?
La seule différence fondamentale entre un adulte et un enfant tient peut-être à ceci : l’adulte a un passé, et l’enfant n’en a pas encore. L’adulte est alourdi par ses ressentiments, ses déceptions, ses peurs accumulées, ses frontières tracées à l’encre indélébile du sang et de l’histoire. L’enfant, lui, regarde encore le monde avec la disponibilité de celui qui ne sait pas encore que certaines blessures ne cicatrisent jamais. C’est cette disponibilité que nous devons préserver, non pas la naïveté, mais l’ouverture.
Mais préserver cette ouverture ne va pas de soi. Le monde adulte y résiste à chaque instant, à la fois par ses certitudes, ses catégories, et ses haines héritées, parfois entretenues. Il faut un outil. Un antidote. Et cet antidote, je crois, n’est autre que l’art : non pas l’art comme ornement ou divertissement, mais comme pratique de résistance.
C’est là que réside, à mes yeux, la véritable vocation de l’art : non pas décorer le monde, non pas consoler les vaincus, mais aider les hommes et les femmes à rester enfants envers et contre tout. L’art, quand il est grand, nous rend notre regard premier. Il défait les certitudes qui font les guerres. Il rouvre ce que les idéologies ferment. Il restitue à l’autre son visage, alors que la propagande ne lui laisse qu’un masque.
Rester enfant ne signifie pas ignorer la violence du monde. Cela signifie refuser de la naturaliser, refuser de dire « c’est ainsi » comme si la guerre était une fatalité aussi inéluctable que les saisons. C’est ce refus-là que l’art nous apprend à maintenir vivant.
Pourtant, l’art lui-même ne peut effacer ce qui a déjà été fait. Il peut ouvrir les yeux, transformer les âmes, retarder la prochaine guerre, mais il ne peut pas défaire la précédente. Et ceux qui ont vécu la guerre de l’intérieur le savent mieux que quiconque. C’est ce que Mouloud Mammeri, lui qui avait tout vu, a formulé avec une sévérité sans appel.
Mouloud Mammeri, l’écrivain kabyle qui a vécu la guerre de libération algérienne et en a porté à jamais les cicatrices dans son œuvre, nous a laissé une sentence dont la brutalité lucide devrait être gravée au fronton de toutes les assemblées du monde : une guerre juste ne rend pas le sang moins visqueux.
Peu importe la légitimité de la cause, peu importe la noblesse des idéaux brandis, le sang versé ne devient pas propre parce qu’une juste raison l’a fait couler. La viscosité du sang est la mère de toutes les défaites, celle dont aucune rhétorique ne peut nous laver les mains. Mammeri nous dit, avec la sérénité douloureuse de celui qui a vu, que la guerre, même juste et nécessaire, reste une défaite de l’humanité.
Alors, peut-être, entre le loup de Hobbes et l’agneau de Rousseau, entre Harry Haller et l’enfant que nous avons été, entre la nécessité de l’art et l’irréversibilité du sang versé, la seule posture digne est-elle celle que l’art nous enseigne : voir la noirceur sans la célébrer, nommer la violence sans la glorifier, et garder, contre toute raison, la foi têtué de l’enfance. Cette foi qui croit encore qu’on peut traverser le monde sans répondre au loup par le loup.
