Académie française, de quoi Djebar et Sansal sont-ils les noms ?

L’élection de Boualem Sansal à l’Académie française a provoqué deux réactions diamétralement opposées. En France, l’événement a été salué unanimement par la classe intellectuelle et politique. L’écrivain lui-même, dans un entretien accordé au Figaro, qualifie cette distinction inattendue de « cadeau ». En Algérie, au contraire, son entrée sous la Coupole est perçue comme une récompense imméritée offerte par un pays ennemi à un traître. Sur les réseaux sociaux, les commentaires sarcastiques d’une violence rare se déchaînent contre lui.

Deux écrivains algériens, deux élections à l’Académie française, deux réceptions radicalement différentes. Que nous disent ces destins contrastés sur l’Algérie et son rapport à la liberté intellectuelle ?

Lorsqu’Assia Djebar a été élue à l’Académie française en 2005, l’événement a été globalement salué en Algérie, malgré quelques critiques venues des milieux de gauche. Après sa mort, un prix littéraire porté par l’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP) a même été créé en son honneur. Elle est devenue, pour l’Algérie officielle, le symbole d’une reconnaissance internationale flatteuse, l’incarnation d’une littérature algérienne d’expression française célébrée par l’ancienne puissance coloniale.

Pourtant, durant sa vie, Assia Djebar n’a jamais rendu le moindre service à l’Algérie. Bien au contraire. Durant la guerre civile algérienne des années 1990, elle s’est rangée du côté du FIS et n’a pas manqué de reprendre les thèses « qui-tue-qui » accusant l’armée algérienne de crimes pour dédouaner les islamistes. Une posture troublante pour quelqu’un qui était, à la même période, haute fonctionnaire de l’État algérien avec rang d’ambassadeur au Centre culturel algérien à Paris.

Mais le plus grave, selon Rachid Boudjedra dans son pamphlet Les Contrebandiers de l’Histoire, n’est pas tant cette ambiguïté politique que son attitude vis-à-vis de ses responsabilités. Boudjedra affirme qu’Assia Djebar a été directrice adjointe du centre culturel algérien à Paris pendant plus de 25 ans sans jamais y avoir mis les pieds. Vivant aux États-Unis, elle aurait continué à percevoir son salaire mensuel. La seule fois où elle se serait rendue au centre, ce serait pour réclamer son salaire qui venait d’être suspendu. Boudjedra ajoute, non sans cruauté, qu’il « écrit nettement mieux qu’Assia Djebar dont les romans sont en majorité fades ».

Alors, de quoi Assia Djebar est-elle le nom ? Elle incarne l’écrivain acceptable, celui qui peut être célébré sans danger parce qu’il n’a jamais vraiment défié le récit national sur les questions qui fâchent. Ses ambiguïtés politiques, son double jeu entre fonction officielle et distance critique, son silence sur les compromissions du pouvoir : tout cela a été pardonné, voire oublié. Assia Djebar est le nom d’une littérature domestiquée, d’une reconnaissance internationale qui ne menace pas l’ordre établi.

Boualem Sansal, lui, incarne exactement l’inverse. Il est le nom de la parole libre, de celle qui refuse de se plier aux injonctions du pouvoir. Dans ses romans, il a osé aborder des sujets tabous : la corruption du régime, l’islamisme, la falsification de l’histoire nationale, l’autoritarisme qui étouffe toute liberté d’expression. Il n’a pas cherché à plaire, ni à Paris ni à Alger. Il a écrit ce qu’il pensait devoir être dit.

Ce qui dérange en Sansal, ce n’est pas qu’il soit récompensé par la France. C’est qu’il pose des questions que l’Algérie officielle refuse d’entendre. La violence des réactions sur les réseaux sociaux traduit moins une trahison qu’une peur : celle que la parole libre finisse par ébranler les certitudes sur lesquelles repose le pouvoir.

Djebar et Sansal sont donc les noms de deux Algéries qui s’affrontent. L’une, officielle, qui tolère la critique tant qu’elle reste inoffensive et préfère ses intellectuels silencieux ou complaisants. L’autre, vivante et courageuse, qui refuse les mensonges et les compromissions. L’Algérie qui lynche Sansal sur les réseaux sociaux montre au grand jour ce qu’elle ne peut plus cacher : sa peur de la liberté.

4 thoughts on “Académie française, de quoi Djebar et Sansal sont-ils les noms ?

  1. Un tissu de contre-vérités. Il semble que Mme Dray n’a pas lu l’œuvre d’assia Djebar et ne s’est pas bien renseignée sur les rapports de l’ecrivaine avec le pouvoir et ses prises de position. C’est navrant

  2. La notion de liberté est fondamentalement relative. Chaque système politique se construit en adéquation avec son contexte historique, culturel et socio-économique. Vous pourriez qualifier le système algérien d’autoritaire, mais peut-on affirmer que d’autres régimes, y compris certaines démocraties occidentales sous des dirigeants comme Trump, ne présentent pas eux aussi des tendances autoritaires ?
    L’essentiel est de reconnaître que tout est question de perspective , selon le référentiel culturel et l’expérience personnelle, un même système peut être perçu différemment. Beaucoup d’Algériens observent d’ailleurs le modèle français avec un regard critique, le trouvant parfois difficile à saisir.

    L’Algérie possède un caractère spécifique, forgé par une histoire complexe et des réalités sociales qui lui sont propres. La majorité des Algériens vivant dans le pays semblent s’accommoder, voire adhérer, à ce système , mis à part certaines voix dissidentes. Ils trouvent du bonheur dans leurs traditions familiales, leurs célébrations comme le kaliantita, leurs mariages et leurs sorties, qui forment le tissu de leur vie sociale.

    Si cela peut paraître différent du modèle français, il est essentiel de rappeler que la France ne constitue pas une norme universelle. Chaque société élabore son propre équilibre entre ordre, liberté et bien-être collectif, en fonction de ses priorités et de son parcours.

  3. Dans votre récit, vous oubliez une différence majeure. Sansal prétend qu’une partie du territoire algérien revient au Maroc. Cette terre qui a été libérée du joug du colonialisme français par le sang des algériens. Comment peut on qualifier cela autrement que par haute trahison. Par ailleurs vous avez cité les postes officiels occupés par A. Djabbar et omis de rappeler que Sansal lui même a grandement bénéficié des largesses que peuvent procurer les postes officiels. Quant au fait qu’il représente la parole libre dont l’Algérie a peur, cette liberté de parole n’est apparue que lorsqu’il a commencé à fricoter avec des politiciens français qui n’ont jamais voulu et ne voudront jamais le bien pour l’Algérie. De même sa contestation d’une partie du territoire algérien n’a été prononcée qu’une fois le Maroc a normalisé ses relations avec Israël et devenu par la même occasion une base arrière de l’entité sioniste génocidaire pour mieux s’attaquer aux états non soumis à l’impérialisme américain. Alors s’il vous plait soyez objective et traitez les deux personnes sur le même pieds d’égalité.

  4. Le manichéisme de Mrs. Dray laisse pantois. À croire qu’elle n’a lu aucun des deux auteurs dont elle parle. Si elle l’avait fait, elle aurait été amenée à voir qu’il y a dans l’oeuvre d’Assia Djebar des prises de positions sur les femmes en terre d’islam, sur l’histoire de la colonisation de l’Algerie et sur les institutions politiques (en Algérie et en France) qui, en leur temps, ont fait scandale (en particulier en Algérie) et lui ont valu d’être pratiquement bannie de son pays. Pour ce qui concerne Sansal, pas un mot non plus de la qualité de son oeuvre comme écrivain. Tout part, chez notre critique, de ce qui a été dit ad nauseam dans les réseaux sociaux et dans les officines de propagande politique en France comme en Algérie. Il serait temps, à l’occasion de la promotion de Sansal au titre d’Académicien, de commencer à réfléchir un peu plus sérieusement et avec un peu plus de compétence sur la teneur réelle de l’oeuvre de ces deux écrivains. Cela permettrait de mieux les comprendre hors de ce qui a fait d’eux de simples boucs-émissaires de fâcheux généralement très mal informés et prompts à des jugements hâtifs qui ne peuvent que tromper ceux et celles qui en Algérie, comme en France, souffrent de l’exploitation abusive qui est faite de leurs oeuvres. Pour ce faire, il faudra se mettre au courant des nombreux travaux universitaires et autres qui ont été produits sur ces deux auteurs (en France, mais aussi aux États-Unis, en Italie, en Espagne et ailleurs). On verrait qu’il n’est pas possible d’enfermer nos auteurs dans un cadre aussi étriqué que celui qui a été offert ici.

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