« Ce livre montre que la littérature demeure un contre-pouvoir redoutable » (Kamel Bencheikh, écrivain)

Dans cet entretien, Kamel Bencheikh explique comment est né le livre Il est une fois Boualem Sansal (Décembre 2025) qui a rassemblé écrivains, diplomates et intellectuels autour de la figure de l’auteur algérien. Au-delà du combat pour un homme, c’est le portrait d’un dissident tranquille qui se dessine : celui qui refuse le mensonge confortable et maintient, par la littérature, un espace de liberté et de lucidité. Une figure universelle qui rappelle que la parole libre n’est pas un droit abstrait, mais un risque concret.

 

Vous écrivez que ce livre est né « d’une fidélité et d’une colère ». Pouvez-vous nous raconter le moment précis où vous avez décidé qu’il fallait rassembler ces voix autour de Boualem Sansal ? Qu’est-ce qui vous a poussé à passer de l’inquiétude personnelle à l’action collective ?

Je pourrais dire que tout a commencé par une scène très simple : un soir de 2025, je suis sorti d’une rencontre de soutien à Boualem, et j’ai senti que nous n’avions plus le luxe du silence. Ce n’était pas de la littérature, c’était de la survie morale. Je portais depuis longtemps une inquiétude sourde pour lui, pour son œuvre, pour ce qu’il représentait. Une inquiétude d’ami, de lecteur et d’homme issu du même rivage culturel. Mais ce soir-là, l’inquiétude s’est muée en colère — une colère propre, sans haine, dirigée contre la lâcheté ambiante, l’indifférence et la confusion qui entourent ceux qui ont encore le courage de nommer le mal et qui ne le faisaient pas.

La fidélité, elle, n’a pas eu besoin de naître : elle était là depuis le premier jour où j’ai lu Sansal, où je l’ai rencontré. Elle tient à l’admiration, bien sûr, mais aussi à une fraternité d’expérience. Quand on a connu l’Algérie dans sa chair, ses beautés déchirantes et ses terreurs sanglantes, on sait reconnaître ses survivants. On sait ce que coûte la liberté de penser. La fidélité vient de là.

À partir de ce moment, il ne s’agissait plus de rester dans la sidération ou le commentaire inquiet. Il fallait transformer la crainte en geste. Et un geste, en littérature, ce n’est pas seulement écrire : c’est rassembler, faire tenir ensemble des voix qui, autrement, ne se croisent pas. J’ai compris que protéger Boualem, c’était protéger ce qu’il incarne — une langue insoumise, une pensée dissidente, un humanisme sans calcul. Et qu’on ne pouvait plus le faire individuellement, à la manière des spectateurs déçus. Il fallait une action collective, un front moral.

Rien de spectaculaire : juste appeler, écrire, convaincre, expliquer. Et très vite, j’ai vu que je n’étais pas seul. Que d’autres partageaient la même colère lucide. C’est ainsi que ce livre est né, du besoin d’arracher un ami et un écrivain à l’oubli programmé, et de rappeler à notre époque que la littérature n’est pas un loisir mondain, mais un acte de résistance — parfois même un acte de sauvetage.

Vous décrivez votre première rencontre avec Boualem Sansal à la librairie Lamartine comme un moment de reconnaissance immédiate, presque familière. Qu’est-ce qui, chez cet homme, a créé cette connexion instantanée ? Et comment cette amitié a-t-elle façonné votre propre engagement ?

Je me souviens très nettement de ce jour à Lamartine il y a des années. Ce n’était pas une rencontre au sens mondain du terme, c’était une reconnaissance — comme lorsqu’on aperçoit dans la foule quelqu’un qui vient du même pays intérieur que soi. Boualem avait cette façon tranquille d’être au milieu du monde tout en n’y appartenant jamais tout à fait. Dans sa réserve il y avait une densité, dans son ironie une tendresse, et dans son regard une lucidité presque douloureuse. Je connaissais déjà ses livres, mais là j’ai compris l’homme : un être qui ne quémande rien, qui ne se drape pas, qui se contente de dire ce qu’il voit — même quand cela coûte cher.

La connexion immédiate vient souvent de choses minuscules : un accent, un lexique, une manière de considérer le monde sans haine ni nostalgie, mais avec cette mélancolie nette de ceux qui ne fuient pas. Chez lui, rien n’était dans la posture. Il y avait à la fois la pudeur des grandes douleurs et la joie inentamée des êtres libres. Cela vous désarme.

Cette amitié a changé ma manière de m’engager parce qu’elle m’a ôté les illusions. On ne défend pas un écrivain comme on soutient un candidat ou une cause abstraite. On défend un homme, ses fragilités, son entêtement, sa solitude face aux machines idéologiques. Avec Boualem, j’ai compris qu’être solidaire ne consistait pas à applaudir en privé, mais à prendre la parole quand la tempête commence, quand les pressions montent, quand les malentendus s’accumulent. Ce n’est pas glorieux, c’est nécessaire.

Mon engagement n’est pas né d’une posture morale, mais d’une fidélité humaine. Et c’est peut-être cela, la leçon la plus importante que Boualem m’a donnée : il ne suffit pas d’avoir des convictions, il faut avoir le courage de les accompagner jusqu’au bout, même quand cela dérange, même quand on ne vous remercie pas. C’est ce passage de la sympathie intellectuelle à la responsabilité affective qui m’a façonné.

Vous avez réuni des personnalités très diverses : diplomates, écrivains, politologues, hommes politiques. Au-delà de la personne de Boualem Sansal, qu’est-ce qui réunit toute cette pléiade d’intellectuels ?

Il y a, en apparence, peu de points communs entre un diplomate, un journaliste, un historien, un politologue ou un politique. Les uns travaillent dans la nuance, d’autres dans la décision, certains dans le récit. Pourtant, lorsqu’on regarde de plus près, ce qui les rassemble dépasse largement la personne de Boualem Sansal.

Ce qui réunit cette constellation, c’est d’abord une exigence : le refus du mensonge confortable. Tous, chacun dans son domaine, partagent l’idée que la lucidité n’est pas un luxe mais un devoir. Cela peut prendre la forme d’une note diplomatique, d’un article, d’un discours, d’un roman — mais l’élan est le même : décrire le réel sans s’agenouiller devant les convenances ou les intimidations.

Ensuite, il y a une fidélité très française au tragique. Tous ces contributeurs savent qu’un peuple peut perdre sa liberté dans l’indifférence générale, que la civilisation est fragile, que la pensée n’est jamais garantie. Ils connaissent le prix de ce que Sansal appelle « le courage tranquille », celui qui consiste à se tenir debout, sans haine mais sans renoncement.

Enfin, il y a le souci du monde. Ils ne parlent pas pour plaire à une chapelle, ni pour gagner des galons médiatiques. Ils parlent parce qu’ils savent que la littérature, la diplomatie ou la science politique ne servent à rien si elles ne protègent pas l’humain contre la servitude — qu’elle soit religieuse, idéologique ou commerciale.

En somme, ce qui les unit, ce n’est pas un clan, ni un milieu, ni un calcul. C’est une ligne morale ― la conviction que la vérité n’est jamais une option, et que, dans les temps confus, ceux qui voient ont le devoir de parler. Boualem Sansal n’est que le point focal de cette évidence. Le reste est un front silencieux.

Plusieurs contributeurs établissent des parallèles entre Boualem Sansal et des figures comme Soljenitsyne ou Antigone. Au-delà du cas algérien, qu’est-ce que l’emprisonnement de l’écrivain révèle sur l’état de la liberté d’expression en 2025, y compris en Occident ?

La comparaison avec Soljenitsyne ou Antigone peut sembler solennelle, mais elle dit quelque chose de notre époque : nous avons besoin de figures indociles pour mesurer la santé d’une société. Quand un écrivain est jeté en prison pour ses mots — et cela arrive encore en 2025, sur les rives sud de la Méditerranée mais aussi plus près de nous — ce n’est pas seulement la littérature qu’on enferme, c’est le droit de témoigner.

Le cas de Boualem Sansal révèle trois choses essentielles.

D’abord, que la liberté d’expression n’est jamais acquise. Nous aimons penser qu’elle est un acquis occidental, gravé une fois pour toutes. C’est faux. Elle se contracte ou s’étend selon le climat politique, la pression idéologique, les habitudes de censure — parfois au nom du sacré, parfois au nom de la sécurité, parfois au nom du bien. L’histoire montre que ce sont ceux qui dérangent les récits dominants qui en payent le prix, jamais ceux qui les caressent.

Ensuite, que nos démocraties sont entrées dans l’ère du soupçon. On ne jette pas encore les écrivains en prison en Europe de l’Ouest, mais on les disqualifie, on les caricature, on les intimide symboliquement. Là où les régimes autoritaires utilisent la censure frontale, l’Occident préfère le discrédit, l’ostracisme ou l’assèchement médiatique. Dans les deux cas, le résultat est le même : réduire la portée des voix qui troublent l’ordonnance du discours dominant.

Enfin, ce qui me frappe le plus : la solitude du dissident. Soljenitsyne avait le Goulag, Antigone avait la Loi. Sansal a l’exil intérieur. À l’heure où tout le monde parle de « diversité », nous supportons très mal la dissidence intellectuelle, qui est pourtant la forme la plus précieuse de la pluralité. Ce paradoxe dit beaucoup de notre fragilité : nous acceptons l’Autre tant qu’il ne contredit pas nos dogmes.

En 2025, la prison de l’écrivain ne révèle pas seulement la brutalité d’un régime. Elle révèle notre propre embarras face au courage. Et c’est peut-être là que la figure de Sansal devient universelle : en nous rappelant que la parole libre n’est pas un droit abstrait mais un risque concret — un risque que trop peu prennent, et que trop peu défendent. Nous l’avons constaté.

Stéphane Rozès accuse la justice algérienne de faire « un procès à la littérature ». En quoi la littérature, et particulièrement en langue française, représente-t-elle aujourd’hui une forme de résistance politique en Algérie ?

Ce n’est pas Stéphane Rozès qui le dit, mais Boualem Sansal lui-même, lorsqu’en audience la juge lui reproche que ses personnages critiquent l’Algérie. Il répond alors qu’on est en train de « faire le procès de la littérature ». Cette scène résume ce qui se joue aujourd’hui : en Algérie, la fiction occupe encore un espace de liberté que le champ politique, médiatique ou associatif ne garantit pas. L’écrivain déplace dans le roman ce qui ne peut être dit sur la place publique : corruption, violence d’État, fractures sociales, impasses idéologiques.

La littérature devient ainsi une forme de résistance, non parce qu’elle organise un mouvement, mais parce qu’elle maintient la possibilité du doute, de la complexité et de la mémoire. Lorsqu’elle est en français, ce geste prend une dimension supplémentaire : le texte circule immédiatement à l’étranger, échappe aux circuits de contrôle internes, reçoit un écho médiatique et critique, et expose le pouvoir au regard extérieur. C’est cette visibilité — davantage que le seul débat linguistique — qui dérange.

En Algérie, contester le récit officiel par le roman revient à exercer un contre-pouvoir. C’est ce que Sansal révèle : si la justice s’en prend aux personnages, c’est bien que la littérature, malgré sa fragilité apparente, continue de peser politiquement.

Boualem Sansal est très critique vis-à-vis de l’Occident et, plus particulièrement, de la France. Dans Son dernier livre Le français, parlons-en (Éditions du Cerf, 2024), il dit que « le pays de de Gaule est atteint d’une tumeur et qu’il est au stade final » Partagez- vous son constat et son pessimisme ?

Non, je ne partage pas ce point de vue. Je comprends d’où vient son pessimisme, je sais qu’il est nourri par son regard sur l’Algérie, sur l’histoire, et sur la manière dont l’Occident renonce parfois à ses propres principes. Mais je refuse de considérer la France comme un corps en phase terminale. Malgré ses crises, ses colères et ses reculs, elle demeure un pays singulier, envié voire observé par le monde entier.

Ce qui la distingue surtout — et je le dis avec mon expérience de vie et de parcours — c’est la laïcité. Peu de nations ont réussi à ériger cet équilibre entre liberté de conscience, égalité des citoyens et neutralité de l’État. Ce principe a permis à des millions de personnes de trouver leur place, de s’élever, d’appartenir. En ce sens, je lui dois beaucoup, et je reste convaincu que ce socle est encore là, qu’il peut être ravivé et transmis, et que c’est précisément cela qui fait de la France un phare plutôt qu’un pays condamné.

Vous-même, vous êtes essayiste, romancier et poète. Selon vous, qu’est-ce que la littérature peut-on encore apporter à la France aujourd’hui ?

Je crois qu’elle peut encore apporter trois choses essentielles, qui manquent cruellement à notre époque.

D’abord, de la nuance. La France est prise dans un vertige de certitudes rapides, d’indignations mécaniques et de récits simplifiés. La littérature, elle, complique le réel : elle oblige à habiter d’autres vies, d’autres raisons, d’autres douleurs. C’est une manière de désarmer le fanatisme intellectuel et les réflexes identitaires.

Ensuite, de la mémoire. La France a une tradition littéraire qui a façonné son imaginaire politique, son rapport au monde, son rapport à la liberté. Si l’on cesse de lire, si l’on cesse d’écrire, on perd la conscience de ce qui nous a précédés et de ce qui nous a construits. La littérature est une transmission — pas d’un folklore, mais d’un horizon.

Enfin, une langue. Et ce n’est pas anecdotique. La langue française est une architecture, une discipline et une esthétique. Écrire, c’est apprendre à penser. Or penser est encore — et peut-être davantage que jamais — un acte politique. À une époque où les colères montent plus vite que les idées, la littérature rappelle que l’intelligence est lente, patiente, incarnée.

Voilà ce qu’elle peut apporter à la France : moins de slogans, plus de pensée ; moins de bruit, plus de voix ; moins d’identités crispées, plus d’êtres humains.

Kamel Bencheikh (sous la direction de), Il est une fois Boualem Sansal, Paris, Éditions Frantz Fanon, 2025, 96 pages, 10 €.

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