« L’antisémitisme, c’est d’abord la haine de l’Autre » (Brigitte Stora, sociologue)

Dans cet entretien dense et éclairant, Brigitte Stora, docteure en psychanalyse et sociologue, autrice de L’antisémitisme, un meurtre intime, décrypte les ressorts profonds de l’antisémitisme, qu’elle définit comme le refus d’une dette originelle. Pour le christianisme comme pour l’islam, le judaïsme représente cette origine fondatrice dont il faut s’affranchir pour exister. Cette haine millénaire structure aujourd’hui encore les discours politiques et nourrit une spirale mortifère : si Netanyahu instrumentalise l’antisémitisme de façon obscène pour justifier sa politique criminelle en Palestine, il s’appuie sur une haine réelle et ancienne qu’il n’a pas inventée. L’antisémitisme devient ainsi le carburant des extrêmes : il alimente la rhétorique sécuritaire de la droite israélienne tout en se renforçant de ses exactions. Stora analyse cette dynamique perverse où le refus de reconnaître l’Autre – qu’il s’agisse des Juifs, des femmes ou des minorités – fonde les discours identitaires contemporains et empêche tout projet d’émancipation véritable. Un texte indispensable pour comprendre comment l’antisémitisme, matrice de tous les racismes, révèle notre incapacité collective à accepter la dette qui nous constitue.

L’antisémitisme explose en France et en Europe. Comment articuler l’analyse psychanalytique que vous proposez dans votre livre avec cette réalité politique immédiate ? En d’autres termes, comment votre concept d’antisémitisme comme « meurtre intime » permet-il de comprendre la recrudescence actuelle des actes antisémites ?


Mon livre, « l’antisémitisme un meurtre intime » est issu d’une thèse doctorale en psychanalyse. Mais il ne s’agit pas, à proprement parler (encore moins dans mon livre) d’une psychanalyse de l’antisémitisme. La démarche psychanalytique m’a permis d’articuler de nombreux domaines, historiques, sociologiques, psychologiques en les abordant aussi à travers les dimensions de la dette, du désir, de l’angoisse… Le nazisme par exemple ne peut être compris à partir seulement de considérations économiques et historiques, la Shoah que les nazis ont priorisé sur l’effort de guerre, ne correspond à aucune forme de rationalité.

Comment le fascisme répond-il aux angoisses existentielles des individus ? Comment et pourquoi la peur peut-elle devenir une politique, une arme électorale ?  Comment la frustration et la lâcheté peuvent fourbir des armes identitaires ? Tout cela est aussi au cœur de ma réflexion sur antisémitisme. Nous sommes nombreux à regretter le cloisonnement des champs de réflexion. Il y a déjà un siècle, les penseurs de l’École de Francfort, ont imaginé une Théorie critique, qui tentait de combiner la démarche psychanalytique avec l’analyse marxiste. J’essaie peut-être modestement de m’inscrire dans leurs pas…

L’antisémitisme est le symptôme et le signe précurseur de l’effondrement. Il anticipe et signe à la fois la défaite de l’émancipation, en même temps qu’il offre au désespoir une certaine jubilation. Il est cette dérobade, personnelle et collective qui permet de donner une explication à l’échec. Dans sa grande « Histoire de l’antisémitisme », l’historien Léon Poliakov avait nommé la période nazie « l’Europe suicidaire », rappelant que la folie hitlérienne avait détruit l’Europe. C’est peut-être bien cela l’antisémitisme ; un meurtre de l’Autre qui passe aussi par l’abolition de soi.

A l’heure où, partout sur la planète, le refus de l’Autre fonde désormais l’essentiel de nombre de discours politiques, où les suprématismes, tous concurrents autant que semblables et parfois alliés, menacent l’avenir du monde, où la folie identitaire prend aujourd’hui la place de la fraternité, il est logique, presque naturel que l’antisémitisme explose.

Vous définissez l’antisémitisme comme le refus de l’Autre : refus de l’altérité, de la dette envers lui et de l’altérité en soi-même. Pouvez-vous expliciter ce « triangle ontologique » et expliquer pourquoi le Juif incarne particulièrement cette figure de l’altérité insupportable.

L’antisémitisme c’est d’abord la haine de l’Autre, il n’y a guère de racisme aussi long et aussi constant dans l’histoire. C’est pourquoi je parle de matrice et d’archétype ; le judaïsme et par conséquent le Juif, est l’Autre fondamental, celui de l’origine.

Sa place de choix au hit-parade de la détestation mondiale n’est liée ni à ses actions, encore moins à son pouvoir. Je rappelle que nous parlons d’un petit groupe humain, fort de moins de 15 millions d’âmes… Et que même au plus fort de l’extermination, on parlait de « domination juive », ce pseudo complot, justifiant précisément la mise à mort… L’antisémitisme est le moment moderne de l’antijudaïsme, ce n’est pas une série de préjugés, mais une vision du monde, une structure qui plonge ses racines dans l’histoire.

Pour l’antijudaïsme chrétien, il y a un Autre fondateur, une origine honnie, une dette que l’on doit abolir pour pouvoir exister. Le christianisme, comme religion mais aussi comme civilisation s’est bâti sur la récusation de son origine, faisant du Juif et du judaïsme, le paradigme de l’altérité, le grand Autre, celui dont il faut s’affranchir pour pouvoir devenir… La question de la dette est essentielle dans l’antisémitisme. Elle a à voir avec la haine de l’origine. D’ailleurs il y a presque toujours dans l’expression antisémite, une sorte de jubilation à l’affranchissement, une joie mauvaise à proclamer la chute de ceux qui ne nous « dicteront plus leur loi » … Une volonté de mettre « A bas » les Juifs, comme si leur place était toujours du côté de la Loi, du pouvoir, du privilège et de la spoliation.

Il me semble qu’il s’agit là du nom propre de la dérobade, d’une perversion de la responsabilité car ce n’est pas le Juif qui oblige, mais l’Autre, tout Autre. Cet Autre qui nous fonde et suscite en nous la responsabilité, au fondement de toute démarche émancipatrice. Fanon l’a merveilleusement illustré : « Quand on dit du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ».

Les Juifs ne sont évidemment pas les seuls « Autres » et, faut-il le rappeler, ce sont des gens comme les autres. L’antijudaïsme n’a existé que dans les deux grandes religions, le christianisme et l’islam qui en sont directement issus. Les bouddhistes, les Hindouistes n’ont pas de compte à régler avec leur origine juive, car précisément, ils n’en ont pas…

La Shoah est, en grande partie, le produit de l’antijudaïsme chrétien. Mais, aujourd’hui, l’Europe semble ne pas pardonner aux Juifs le crime qu’elle a commis contre eux. Comment l’antijudaïsme chrétien, le négationnisme et, plus largement, l’antisionisme contemporain s’inscrivent-ils dans ce refus de la dette ? L’antijudaïsme chrétien a-t-il disparu ?


La Shoah est une tache sur le visage de l’humanité, elle l’a salie à tout jamais. Et ce sont encore les Juifs qui ont porté, bien malgré eux, cette très mauvaise nouvelle. Longtemps il y eut un silence, comme un secret, il a fallu des décennies avant que l’on prenne conscience de l’ampleur du crime, mais aussi de la complicité qui l’a rendu possible. Sans le consentement européen, fruit d’une très longue tradition d’hostilité envers les juifs, un crime de cette ampleur n’aurait jamais pu avoir lieu. Rappelons qu’en 41, la dénonciation du Vatican du massacre des handicapés mentaux fit reculer Hitler. Mais il n’y eut pas dénonciation pour les 6 millions d’enfants, de femmes et d’hommes juifs assassinés…

La Shoah est venue, d’une manière dramatique, redoubler la dette déjà existante, liée au divin, à la loi envers les Juifs. « Ils ne nous pardonneront pas le mal qu’ils nous ont fait » avait prédit un rescapé… Il faut rappeler qu’il n’y a pas de culpabilité héréditaire, le fils d’un nazi peut être une bonne personne, mais chacun doit répondre en son nom du mal qui a été fait. C’est la différence entre nourrir un sentiment de culpabilité qui nous enferme dans la dette et le ressentiment ou bien affronter notre histoire qui est en réalité celle de notre humanité commune.

Le négationnisme est l’illustration suprême de l’effacement de la dette, il voudrait faire croire que cette histoire n’a pas existé. Et c’est bien de ce possible soulagement, qu’il tire sa principale séduction et la clef de son succès.

Après la guerre, le négationnisme fasciste voulait continuer à haïr les juifs sans la tache des chambres à gaz… Mais ce qui triomphe aujourd’hui c’est un relativisme négationniste, celui de Garaudy qui ne nie pas le crime mais le dénonce comme étant un des outils dans les mains du Complot juif.  Cette vision partagée aujourd’hui par le courant dit « décolonial » ne parle pas seulement comme Le Pen d’un détail de l’histoire[1]. Il explique et enseigne que ce « détail » est « dominant », à l’image du peuple qui l’a subi… Et que la mémoire de la Shoah est une arme entre les mains des Juifs, d’Israël et de la domination mondiale pour asservir les peuples….  Ce discours négationniste issu de l’extrême droite (et toujours vivant chez les fascistes) est passé à l’extrême gauche via le stalinisme et le nationalisme arabe, sans que cela ne suscite plus de dégoût que ça.

L’antijudaïsme chrétien n’a pas disparu ; des fake News, à l’origine de nombreux pogroms, comme les crimes rituels, le peuple « déicide », le peuple traitre qui porte le nom de Judas, ont imprégné un imaginaire pendant 2000 ans. Il n’est pas difficile d’entendre l’écho contemporain de cet Éternel Procès. L’antijudaïsme, c’est une vision du monde qui postule un Coupable à l’origine, d’où son lien incestueux avec le conspirationnisme qui explose en parallèle. Il s’agit encore et toujours de créditer une petite minorité, moins de 0,2 % de la population mondiale, d’un dessein diabolique, d’une puissance fabuleuse menaçante. A l’ « origine » du malheur du monde.

Votre analyse est largement psychanalytique. Certains intellectuels, notamment dans les milieux de gauche antisionistes, pourraient vous reprocher de laisser dans l’ombre les conditions historiques de l’avènement du sionisme, notamment ce qui est appelé communément la Nakba. Comment répondez-vous à cette critique ? Peut-on penser l’antisémitisme sans penser l’histoire politique du Proche-Orient ? N’y a-t-il pas un risque d’amalgame entre critique légitime de la politique israélienne et antisémitisme ?

J’aborde très peu l’histoire du sionisme et du conflit israélo palestinien dans mon livre. Mais là encore, il ne me semble pas déraisonnable d’essayer de comprendre ce qui se joue dans cette région qui, pour des millions d’humains, relève moins d’un lieu géographique que d’un territoire mental. L’enjeu des origines et de la légitimité, les questions identitaires y occupent hélas une place cruciale, si je peux me permettre…

La critique de la politique israélienne est absolument légitime. Mais si elle se confond avec l’antisémitisme, c’est qu’elle n’est plus une critique.Je suis personnellement engagée depuis de nombreuses années dans des groupes[2] qui dénoncent la colonisation de la Cisjordanie, les violences contre les Palestiniens et travaillent pour une paix juste et durable à travers la reconnaissance de la dignité et la légitimité de chacun des deux peuples. Israël est aujourd’hui dirigé par les assassins d’Yitzhak Rabin. La coalition de Netanyahu avec des fascistes d’extrême droite est à l’origine d’une politique criminelle, la riposte aux pogroms du Hamas était légitime, la vengeance contre la population palestinienne ne l’était pas.  Toute critique d’Israël et toute condamnation de sa politique ne sont pas antisémites en elles-mêmes, contrairement à ce que veulent faire croire les dirigeants israéliens qui considèrent par exemple la reconnaissance de l’État de Palestine comme « antisémite ».

L’instrumentalisation de l’antisémitisme par la droite israélienne relève de l’obscène mais pour instrumentaliser voire nourrir une haine, il faut encore qu’elle existe et Netanyahu ne l’a pas inventée. L’antisémitisme est aussi l’un de ses plus formidables alliés et carburants.

Sous couvert de critiques légitimes, la haine d’Israël vêtue d’un alibi politique l’antisionisme tient en réalité un tout autre discours. Il déserte le combat politique et reconduit une haine ontologique, teintée de religieux non seulement contre un seul pays au monde, ce qui n’a pas d’équivalent, mais contre un nom, celui d’Israël et derrière lui un peuple.

La « vision » de l’histoire antisioniste repose sur une version hémiplégique et des oublis massifs. Ce ne sont pas les Palestiniens, les peuples hélas sont rarement convoqués, mais le Haut Comité arabe, dirigé par un islamiste nazi Amin Hadj Husseini (inspirateur des pogroms de Hébron, de Jérusalem et du fahroud irakien en 1941) qui a refusé le partage. On ne peut oublier que l’exil des Palestiniens est lié à cette guerre déclenchée par les armées arabes contre Israël.

Mais surtout l’idée d’un projet colonial de suprématistes blancs, étrangers à cette terre et venus asservir les vrais autochtones, constitue un mensonge historique. Il repose tout entier sur une mystification antisémite qui postule un pouvoir démesuré des Juifs, comparable à celui des empires coloniaux… La métropole des Juifs, bien introuvable, se confondrait-elle avec leur complot mondial ?

L’idée d’un « péché originel » lié, non aux actions mais à l’existence voire à la naissance d’Israël reprend le narratif classique de l’antisémitisme. L’aspiration à une souveraineté nationale est gommée, elle ne serait que l’alibi d’une entreprise criminelle. En bref l’antisionisme, par sa vision du monde et la mise en exception radicale qu’il reconduit, tient, le plus souvent un discours antisémite.

Dans la plupart des pays musulmans, l’antisémitisme se banalise.  En plus d’un glossaire de mots particulièrement violents pour désigner les Juifs, « singes », « porcs », « avares », « manipulateurs », « conspirateurs », « démons », « maitres du monde », etc., beaucoup d’intellectuels y revendiquent le massacre du 7 octobre 2023 comme une victoire, reprenant l’appellation qui lui a été donné par le HAMAS : Le d’déluge d’El Aqsa. Quelle lecture faites-vous de ce phénomène antisémite ? Est-il historique, politique ou pathologique ?

Dans mon livre j’ai écrit cela : « Le nom d’Israël, devenu pour la première fois de son histoire, un État, mais aussi une armée victorieuse est venu symboliser mais aussi personnifier le nom de toutes ses défaites : celle du nationalisme arabe, du socialisme et des idéaux qui avaient présidé aux combats de la décolonisation. Le désir d’émancipation qui avait mené aux indépendances s’est cogné au mur du ressentiment, faisant de l’Occident et de la modernité, l’enjeu d’un conflit intime entre désir et haine que le nom d’Israël est venu incarner. Ce nom historiquement coupable d’Israël a constitué pour le monde arabe la clef d’explication et le nom propre de son échec, vécu tout entier comme une spoliation étrangère. Une vieille tradition d’hostilité au judaïsme lui a bien évidemment fait accueil. »

L’antisionisme a été la clef d’explication des défaites de l’émancipation. Or, il se trouve que les justes combats de la décolonisation ont été trahis presque partout.

Fanon et Memmi s’inquiétaient de l’échec possible des décolonisations et mettaient tous deux en garde contre l’imposture de futurs dictateurs, drapés dans un discours, vidé de sa sève émancipatrice et ne gardant plus qu’un ressentiment contre l’Occident.  Il s’agit là d’un grand malheur qui a reproduit, d’une certaine manière, l’échec du socialisme en Union soviétique. D’ailleurs l’aide du grand frère soviétique a joué rôle non négligeable et catastrophique dans cet échec. Il n’y a rien d’étonnant à ce que l’antisionisme ait été une pièce maitresse de leur propagande. Plus un pouvoir est népotique et corrompu, plus il opprime son propre peuple et plus il accuse Israël…

Le monde musulman est malade de son antisionisme, cette passion, la seule offerte aux peuples en guise de coopération et de solidarité arabe, fut un élément de destruction intérieure, j’allais dire « intime ». Car la haine d’Israël a autorisé toutes les régressions, l’oppression des femmes, la répression contre les démocrates, l’exil des poètes et des intellectuels…

Au lieu d’encourager la recherche, la création, l’éclosion d’innombrables talents si précieux pour le développement de ces pays riches de culture, des dizaines de pays arabes se sont retrouvés pendant plus de 70 ans pour rappeler leur hostilité essentielle à un seul pays… Israël. Ce pays qui occupe un deux centièmes du territoire arabe fait l’objet d’une véritable obsession, finalement humiliante, alors que dans le même temps, sous la botte des dictatures et des islamistes, des peuples « frères » en Algérie, en Syrie, en Iran et ailleurs ont été écrasés, humiliés, massacrés par centaines de milliers sans susciter de compassion. Sans parler de la cause palestinienne, littéralement « sacrifiée » sur l’autel de cette triste passion.

Aujourd’hui l’islamisme, comme d’ailleurs tous les fascismes a fait des Juifs et de leur supposée domination, le symbole même de leur haine de la démocratie et de la modernité.  « Les Juifs seraient les vrais marionnettistes de l’Amérique et de l’Occident décadent, à l’origine des droits des femmes, de la visibilité homosexuelle, de la musique, du cinéma. Ils tiendraient entre leurs mains les médias du monde grâce à leurs lobbies, Israël et la finance internationale. Ces discours ne sont pas issus du Coran mais des Protocoles des Sages de Sion »[3].

Comme ailleurs, il me semble que la haine antisémite dans le monde arabe vient aussi masquer sa propre dette, celle d’une épuration ethnique qui a touché 850 000 Juifs mais aussi d’autres minorités et finalement soi-même, car le monde arabe s’est bel et bien amputé de sa propre origine juive,

Vous montrez que l’antisémitisme est « l’archétype des racismes ». Vous établissez également des ponts entre le refus de la dette et d’autres formes d’oppression : le patriarcat, l’abandon des personnes âgées, le déni colonial. Pouvez-vous développer ces connexions ? En quoi comprendre l’antisémitisme permet-il de déchiffrer d’autres systèmes de domination ?

Lorsque je parle de « meurtre intime », je parle d’une altérité qui chaque fois nous constitue quand nous l’accueillons ou nous destitue lorsque nous la refusons. Nous sommes fabriqués par l’Autre, notre vie sur terre est déjà une dette, dette envers nos parents, envers le passé, envers le divin, pour ceux qui y croient…

C’est cette reconnaissance de l’altérité en soi qui fonde un projet d’émancipation, quel qu’il soit. Et cette reconnaissance a toujours à voir avec la gratitude, la reconnaissance de dettes. La haine de l’origine, très forte en ce qui concerne les Juifs, ressemble beaucoup à la haine envers les femmes. Dans mon livre, j’ai écrit : « Qu’est-ce qu’un viol sinon une des plus furieuse dénonciation de la dette ? »

La volonté d’abolir l’origine se retrouve aussi dans la persécution des minorités ou parfois des majorités, comme le monde amazigh en Afrique du Nord, qui rappelle l’existence d’une culture, d’une origine avant l’invasion arabe. Il s’agit chaque fois d’en finir avec une origine qui oserait réclamer aussi sa part d’avenir.

Il est tout à fait frappant de voir que cet affranchissement de la dette, propre à tous les totalitarismes, (on pense aussi à la triste formule « du passé faisons table rase ») entre en écho avec l’ère du temps consumériste qui consiste à se réinventer tout seul, à devenir l’auto-entrepreneur de soi-même. Dans les discours identitaires quels qu’ils soient, cette oblitération de la dette se combine avec l’exaltation d’une origine mythique, d’une puissance inentamée, d’une identité enfin purifiée de l’Autre. C’est un leurre toujours dangereux.

Quand il se traduit en politique, cela donne des mystifications du récit national, menacé par ses marges. Ainsi le discours que l’on opposait aux Juifs contre la mémoire de la Shoah et la collaboration, accusé d’écorner le roman national, se retrouve à l’identique dans le « refus de la repentance coloniale ». Or, faire face à ses dettes coloniales et la Shoah, (au lieu de les effacer, d’un même mouvement dans la passion antisioniste), ce n’est pas s’amputer mais se grandir.

C’est faire de la mémoire de l’Autre la condition d’un récit en partage, c’est littéralement, depuis Caïn et Abel, la condition de la responsabilité. Un individu comme un groupe qui accepte la blessure identitaire, s’en trouve renforcé. Ainsi les Turcs qui se battent pour la reconnaissance du génocide arménien[4] honorent aussi leur propre nom…

Vous concluez que le désir de l’Autre fonde tout projet d’émancipation. Dans le contexte actuel où les identités se crispent et où les communautarismes se renforcent, comment ce « désir de l’Autre » peut-il encore constituer un horizon politique ? Que faire concrètement pour combattre l’antisémitisme aujourd’hui ?

Il faut sans doute déjà reconnaitre l’antisémitisme, son histoire, son discours. Il y a une culture féministe, une culture antiraciste, issues de longs combats contre ces oppressions et jamais gagnée. Il n’y pas l’équivalent pour l’antisémitisme.

On a tué les Juifs car on les accusait de dominer le monde, 80 ans après la Shoah, le même discours se poursuit : la même mise en exception, les mêmes discours issus de l’antijudaïsme chrétien qui parle de substitution, de peuple criminel qu’il faudrait déloger d’une place privilégiée, d’une « élection » indue, etc. Il y a sans doute dans la permanence de l’antisémitisme un vertige que beaucoup souhaiteraient s’épargner…  L’Occident chrétien a fait du judaïsme le Grand Autre de son histoire, son origine coupable dont l’abolition est la condition de la rédemption universelle …

L’antisémitisme ressemble à une matrice du refus de l’autre qui permet aussi de comprendre les ressorts d’autres ostracismes comme le racisme, l’homophobie, le sexisme. Il s’agit chaque fois de projeter sur l’autre le refus de soi-même.  Désirer c’est déjà accepter le manque, c’est aussi le créer, prendre le risque de la perte, de la souffrance.

En amour, en amitié, comme en politique, on peut considérer l’Autre soit comme promesse soit comme une menace. Mais il faut une certaine confiance en l’avenir pour prendre le risque de la promesse. C’est là que la question de l’Autre et du futur apparaissent noués.

Dans Peau noire, masques blancs », Fanon écrivait : « L’homme est mouvement vers le monde et vers son semblable. » Aujourd’hui ce qui domine, c’est un horizon bouché, une peur et un repli sur soi, sur ses blessures, ses ressentiments. Tous les identitarismes sont des clôtures de l’individu sur lui-même. Aussi. Cette identité pure est un leurre, car chacun de nous est fait de plusieurs choses, de plusieurs identités. C’est aussi une illusion d’innocence : « Sans ceux qui nous ont volé notre avenir, nous serions des rois ». Tous ces discours du ressentiment qui parlent de spoliation, qui choisissent des visions du monde conspirationnistes, où la responsabilité est mise en croix au profit d’une complainte où la culpabilité domine, tous parlent la langue de l’antisémitisme. C’est une langue qui détruit les Juifs et le monde…

[1] Le 13 septembre 1987, peu de temps après la condamnation de Klaus Barbie, Jean Marie Le Pen est l’invité du Grand Jury RTL / Le Monde. Interrogé sur la thèse négationniste d’Henri Roques et les propos de Faurisson, le président du Front National déclare : « Je ne connais pas les thèses de MM. Faurisson et Roques. Mais quelles que soient ces thèses. Je suis un partisan de la liberté de l’esprit. Je pense que la vérité, d’une force extraordinaire, ne craint pas les mensonges ou les insinuations. Par conséquent, je suis hostile à toutes les formes d’interdiction et de réglementation de la pensée (…). Je me pose un certain nombre de questions. Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pas pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question. Mais « je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale ».

[2] Lees Guerrières de la Paix, Jcall, Shalom Arshav.

[3] L’antisémitisme un meurtre intime p 18

[4] Je pense à Pinar Selek, Elif Shafak, Taner Akçam

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