Edmond Amran El Maleh, « esthétique : spontanéité, simplicité »

 Edmond Amran El Maleh est difficile, dit-on souvent, et l’on s’étonnera d’autant plus d’une communication qui s’attache à pointer du doigt une esthétique du simple et du spontané constituant, à notre sens, le substratum  de la pensée malehienne.

Pour commencer, il conviendrait de citer ce passage, dédié à la photographie de Moulay Ahmed Ben Smaîl :

« Moulay Ahmed Ben Smail se situe à l’écart de ces magouilles pseudo artistiques, à l’écart aussi de ces prétentions intellectualistes qui, en peinture, en photographie, comme en tout autre domaine d’activité artistique, agitent des concepts, masquant ainsi une impuissance effective à créer quoi que ce soit Spontanéité, simplicité dont on ne voit pas qu’elle est le fruit d’un long cheminement, une méditation qui échappe à l’attention et qu’on ne sait pas repérer en cet espace où elle travaille dans la doublure de l’apparence ».

C’est dire que l’intitulé de cette intervention reprend à peu près exactement les termes de E. A. El Maleh. Nous disons bien à peu près, car nous y ajoutons le terme esthétique. Or, qu’est-ce au juste que l’esthétique chez El Maleh ? Nous essaierons dans la mesure du possible d’y apporter un éclairage à travers son œuvre.

Disons-le illico presto, en ce qui nous concerne, nous pouvons trancher et dire que l’œuvre d’E. A. El Maleh n’est pas difficile, et encore moins compliquée ; en revanche, c’est une œuvre complexe, cela, nous y adhérons volontiers. Complexe car elle est riche et demande que soit possible une lecture qui tiendrait compte du cheminement d’une pensée, voire d’un esprit aussi sûrs d’eux-mêmes, aussi vrais. Or, la simplicité est complexité, et l’esthétique malehienne est à la fois simple et complexe ; n’est-ce pas lui qui écrivait à propos de Jean Genet que “les choses les plus simples sont infiniment plus complexes” ?

Le choix de parler d’une esthétique qui se définirait par la simplicité et la spontanéité est déterminé par l’œuvre de l’écrivain nous concernant. L’œuvre, le discours sur l’œuvre, écrits sur l’art et récits confondus, les témoignages, les documentaires, les écrits sur E. A. El Maleh, les sites, sont tous au service d’une pensée, singulière et originale, trouvant ses soubassements dans le génie du peuple marocain.

Il y a deux aspects qui trouvent leur raison d’être dans la spontanéité et la simplicité. D’une part, l’esthétique de l’humble, d’autre part, la spiritualité dans l’œuvre. Ces deux éléments jaillissent d’une esthétique, voire d’une esthésis, que nous offre la vie.

L’esthétique de l’humble, visible et invisible, simple et complexe, s’attache plus particulièrement à cette mystérieuse aura se dégageant de la simplicité et de la spontanéité de la vie quotidienne. E. A. El Maleh est de ces écrivains-artistes capables de s’en apercevoir, de la repérer chez des gens simples, les héritiers de la “pauvreté absolue”, pour ainsi reprendre l’expression heureuse d’E. A. El Maleh. Abstraction faite de ses travaux sur l’art, qui ont leur place évidente ici, c’est plutôt à Abner Abounour, dont la réédition la plus récente revient aux publications de la Fondation Edmond Amran El Maleh (2024), qu’il sera fait référence dans ces lignes.

En effet, entre autres passages constitutifs d’Abner Abounour, c’est « Le conteur » qui interpelle notre attention, faisant écho au texte de Walter Benjamin, Der Erzähler, publié dans la revue suisse Orient und Okzident en octobre 1936, que son auteur traduit en français par Le Narrateur, en 1939. Il y écrit :

« L’expérience transmise oralement est la source où tous les narrateurs ont puisé ».

Autrement dit, ce que raconte le conteur, oralement, témoigne de la présence de toute une tradition ancienne, dont la parole demeure le vecteur principal de la transmission orale. Or, c’est le conteur qui la maîtrise, tant et si vrai qu’il est l’héritier du conte, à l’instar des peintres qui sont les héritiers de la peinture. Cet art de narrer, que l’on apprend par l’oreille, permet au conteur de dire le juste, mieux que le romancier. D’où le distinguo, fondamental, que fait Benjamin entre le romancier et le narrateur. Les récits d’E. A. El Maleh adhèrent complètement à la thèse de Benjamin, preuve en est que ses récits font la démonstration qu’il n’écrit pas comme le romancier, mais comme le narrateur, à même de dire une parole de la spontanéité et de la simplicité. En cela, le narrateur n’est pas loin du peintre, ayant tous les deux un point commun qui consiste dans l’artisanat. Le conteur et le peintre racontent des choses, sans pour autant en proposer une quelconque explication ou interprétation. D’ailleurs, et cela n’engage que nous, nous ne pensons pas un instant qu’E. A. El Maleh a produit des romans, au sens où ces derniers ne peuvent échapper aux mécanismes de l’écrit, comme nous l’apprend Benjamin. E. A. El Maleh a raconté des récits, un point c’est tout !

Il n’est donc pas hasardeux qu’E. A. El Maleh, dont l’esprit est souvent railleux, exprime sa méfiance par rapport à la manière dont on écrit, et nous savons sur ce point que d’aucuns se disant écrivains à son époque ne l’étaient point à ses yeux ! Il faudrait le suivre dans les Lettres à moi-même remettre les choses au point, ironiquement parlant :

« ce sentiment que pour lui l’écriture est une forme d’exil qui porte en soi sa propre négation. A quoi il ajoutait pour plus d’opacité qu’il était l’homme d’avant l’écriture […] Imaginez donc ce barbare, un titre dont il aimait se parer avec une coquetterie recherchée, imaginez-le entrant en écriture, comme on entre en religion, sous le signe doublement étrange et étranger de la lingua franca ».

Le conteur Si Abdeslam souscrit pleinement au raisonnement de Benjamin. Cela n’est pas sans rappeler le fameux concept d’aura, signifiant tout ce qui reste et survit d’un passé perdu. Si Abdeslam, si l’on peut dire, est l’homme auratique, au sens étymologique du terme, celui en mesure de préserver la brise et le souffle qui ne sont que de passage. On dirait de Benjamin, comme d’El Maleh, qu’il fallait tout lire et écrire pour se rendre compte que l’essentiel réside dans les signes, les clins d’œil de la vie ordinaire. Là où réside, à nos yeux, l’intérêt de la littérature d’E. A. El Maleh, c’est qu’il est un lecteur de signes, au sens sémiotique du terme, comme l’a dit avant nous notre maître Monsieur le Professeur Anouar Ben Msila, l’auteur de la première thèse consacrée à E. A. El Maleh.

Si Abdeslam a le talent du conteur, à l’image de la majorité des talentueux personnages créés par E. A. El Maleh, souvent doués d’humour, de pauvreté absolue et d’une forme d’ascèse. L’art de vivre, la sagesse, l’art, la science reviennent chez lui à l’effort fourni par les gens modestes, et il n’y a point de créativité qui ne trouve pas ses fondements dans l’humilité. Par le conte simple, dit par un homme humble parce que pauvre d’instinct, l’imagination ouvre ses portes à quiconque est passionné par la finesse d’une parole intuitive jetée “aux quatre vents !”

L’esthétique d’E. A. El Maleh a ceci de fascinant qu’il se fonde sur ce qui ne se voit pas, sur ce qui passe souvent inaperçu, bien qu’il soit là, présent, parmi nous. Souvenons-nous de Si Mbarek, le porteur d’eau, Guerrab (« Trois Palmiers »), souvenons-nous de « Zayniba », et n’oublions pas non plus « La salive du marabout » (Les Voix de Marrakech d’Elias Canetti).

Zayniba est un personnage marginalisé, une femme maudite, condamnée à subir les pierres que lui jetaient la société, car on dit d’elle qu’elle avait tué son enfant après l’accouchement, à Inesgane. Le narrateur dit qu’il n’en est rien, car elle passe pour lui comme un personnage étrange, laquelle étrangeté se traduira par une chanson berbère, et l’on apprend que Zayniba est une poétesse. L’étrangeté, la beauté, la poésie se pourvoient de sacralité, celle qu’ont frôlée, parmi bien d’autres, les artistes-véridiques : Matisse, Cherkaoui, El Ghrib, Van Gogh …

Or, l’esthétique du sacré, inhérente à l’art et à la littérature, nous amène directement vers une forme de sainteté, au sens où l’évoquerait un Antoni Tàpies ou un Mohamed Morabiti. Si le motif du marabout représente chez Morabiti ce que l’homme a d’humain et comment il le devient, le mur chez Tàpies cache une signification multiple. Cet élément “de sagesse divine”, comme dit Tàpies, est on ne peut plus actuel à une époque aussi matérialiste que la nôtre.

« L’esthétique : spontanéité, simplicité » se construit par un souci, celui de l’écrivain et de l’artiste véridiques, bien sûr, de transcender les moments soi-disant banals, qu’il interroge en esthète, au sens d’esthésis, c’est-à-dire l’art de vivre qui s’établit non sur une philosophie conceptuelle mais sur une philosophie de la vie, théorisée par Benjamin.

Comme une condition sine qua non, la sainteté de l’homme est dans sa simplicité, sa spontanéité et son humilité, ainsi en est-il du cas de Si Abdeslam. Son sourire, ainsi que son humour, est étrange, c’est-à-dire beau, comme le souligne cette phrase de Pavese dans Le métier de vivre, citée en anglais dans le texte par E. A. El Maleh, l’auteur du texte « Le conteur », « There is no excellent beauty that has not some strangeness ».

L’esthésis jaillit de l’humilité et de la simplicité. Le conteur capte, à l’exemple du photographe, l’instant éphémère, qui passe souvent inaperçu, un instant poétique. Le narrateur raconte à sa manière ce qui est de passage, auquel on n’accorde pas d’importance. Si le peintre et le photographe tentent d’exprimer cette espèce d’aura mystérieuse, le récit et les récits d’El Maleh procèdent de la même manière. Ils disent la spontanéité de la créativité, sa simplicité et sa pauvreté absolue. Ainsi E. A. El Maleh parvient-il à devenir le maître d’une esthétique de l’invisible, à laquelle il a donné une trace tangible par le biais de l’écriture.

Plus actuel que jamais, E. A. El Maleh est à lire !

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