« Aujourd’hui, l’écrivain est celui qui performe son propre mythe » (Maxime Decout, essayiste)

Comment la littérature survit-elle aux logiques marchandes ? Les prix littéraires couronnent-ils encore l’excellence ou servent-ils d’abord les stratégies marketing ? L’omniprésence des écrivains sur les réseaux sociaux enrichit-elle notre rapport aux œuvres ou le détourne-t-elle vers la performance médiatique ? Maxime Decout, essayiste, professeur de littérature française à l’université d’Aix-Marseille et auteur de nombreux ouvrages dont Éloge du mauvais lecteur, analyse les mutations du monde du livre. Dans cet entretien, il examine comment écrivains, éditeurs et lecteurs négocient leur liberté face à l’industrialisation de l’édition, aux influenceurs littéraires et à l’intelligence artificielle. Entre résistances et compromis, il dessine les lignes de fracture d’un écosystème littéraire en pleine transformation.

Dans quelle mesure l’industrialisation de l’édition et la logique des best-sellers ont-elles transformé les critères de sélection des manuscrits, privilégiant la rentabilité immédiate au détriment de l’innovation formelle et de la prise de risque esthétique ?

Il est évident que le monde de l’édition s’est fortement métamorphosé en raison d’une pression accrue des exigences de rentabilité. Cette transformation s’est en réalité amorcée au moins depuis le siècle passé. Au demeurant, on ne peut pas considérer que le monde de l’édition soit simplement structuré autour d’une opposition tranchée entre, d’un côté, une édition industrielle obsédée par le best-seller et, de l’autre, une édition indépendante dévouée à l’innovation. La réalité est plus complexe. Les grands groupes, certes, privilégient volontiers des manuscrits à fort potentiel commercial, mais certains publient aussi des œuvres plus ambitieuses qui contribuent à leur légitimité ou prolongent une tradition de publication de littérature plus exigeante. À l’inverse, les petites structures, si elles défendent souvent une littérature plus audacieuse, ont besoin de faire des compromis : leur survie économique les pousse parfois à miser sur des titres plus accessibles et rentables à court terme. Le vrai clivage n’est donc pas seulement entre grands et petits éditeurs, mais entre deux temporalités. D’un côté l’immédiateté de livres publiés pour leur rentabilité mais souvent destinés à disparaître rapidement. De l’autre, la tentative de construire un catalogue pérenne avec des œuvres qui existeront sur le temps long.

Le phénomène du ghost-writing illustre-t-il paradoxalement la « mort de l’auteur » théorisée par Roland Barthes, en dissociant radicalement le nom propre de l’acte d’écriture, ou constitue-t-il au contraire une perversion marchande qui vide cette notion critique de son potentiel émancipateur en la réduisant à une simple transaction commerciale ?

Le phénomène du ghost-writing brouille en effet les frontières de l’auctorialité. En surface, il pourrait faire écho à la « mort de l’auteur » : le nom sur la couverture n’est plus celui de la personne qui a écrit le texte. Dans les faits toutefois, la notion d’auctorialité n’est pas modifiée au niveau de la réception du texte puisque celui-ci est bien présenté comme un texte écrit par quelqu’un dont le nom figure sur la couverture, même s’il s’agit d’un leurre. Ce geste n’a donc aucun caractère subversif comme peut l’être l’écriture sous pseudonyme telle que l’ont pratiquée Gary, Pessoa, ou plus récemment Jean-Benoît Puech, qui ont mobilisé ce que j’ai appelé les « pouvoirs de l’imposture » pour repenser le pacte de lecture. Le ghost-writing relève pour sa part principalement d’une logique commerciale et non d’une forme de contestation esthétique qui prolongerait les propositions radicales de Barthes, Foucault ou Blanchot.

L’instant des littérateurs demeure

Mais cette question est peut-être en train de devenir une question périmée. Avec l’Intelligence Artificielle, les ghost-writers risquent bien d’être remplacés par des machines qui vont radicaliser le phénomène en soulevant d’autres questions. Si ce n’est que l’IA n’a pas encore tué l’auteur : sauf dans le cas de livres entièrement produits par IA, dont la littérarité et le potentiel d’innovation sont faibles, l’IA nous amène pour l’instant à déplacer le statut de l’auteur en le voyant moins comme un créateur inspiré et génial que comme un artisan utilisant les outils à sa disposition. Une situation qui n’a rien de neuf puisque l’Oulipo par exemple avait déjà envisagé cette métamorphose en pensant la création à partir de contraintes et de dispositifs dans lesquels l’auteur est amené à réaliser une série d’opérations plus ou moins artisanales pour produire son œuvre. Au-delà des questions éthiques et juridiques que l’IA pose, elle nous force donc à admettre que la littérature ne repose pas seulement sur une création inspirée mais qu’elle est aussi affaire de pratique, de technique, de savoir-faire.

Vous explorez dans vos recherches et notamment dans votre livre Éloge du mauvais lecteur la question de la valeur littéraire face au lectorat. Mais aujourd’hui, le lecteur n’est plus totalement autonome, pris en tenailles par les forces du marché. Quels sont selon vous les principaux mécanismes par lesquels le marché impose ses normes à la création, et existe-t-il encore des espaces de résistance où la littérature peut préserver sa vocation artistique ?

De mon point de vue, le lecteur et la lectrice sont toujours libres. Pour l’instant, personne ne vous impose un livre, une façon de lire, ou une interprétation. C’est précisément cette souveraineté lectrice que j’ai voulu analyser dans Éloge du mauvais lecteur : face à un texte, chaque lecteur est un créateur. La littérature n’existe pleinement que par cette liberté.

On ne peut toutefois nier que le monde du livre est soumis, de longue date, à des logiques marchandes et à des mécanismes de prescription qui passent par les prix littéraires et les médias, lesquels orientent les choix éditoriaux, la visibilité des œuvres et les attentes du public. Le phénomène des grands prix littéraires est particulièrement déterminant et subtil. Présentés comme des garants de l’excellence littéraire, ces prix sont en réalité parfois des machines à valider les attentes du grand public. Ils font croire au public qu’il achète une œuvre exigeante, alors qu’il consomme en réalité un produit conçu pour lui plaire. Le public y gagne une satisfaction immédiate : celle de s’offrir un livre à forte valeur littéraire sans avoir à faire l’effort que cela suppose. Les livres primés se vendent de ce fait très bien, non en raison de leur audace ou de leur puissance subversive, mais grâce à l’illusion d’une lecture exigeante.

Il existe évidemment des espaces de résistance comme des manières de résister. La résistance passe d’abord par l’éducation. Mais l’enseignement, qui forme des lecteurs et lectrices capables de chercher dans les textes non un miroir de leurs attentes mais une force de trouble et de remise en question, reste la grande négligée des politiques publiques. Or un grand texte se reconnaît à sa capacité à résister, à bousculer, à malmener. Seuls des lecteurs et lectrices éclairés sauront se tourner vers lui, en explorant les librairies, en suivant une presse littéraire qui défend des œuvres plus confidentielles. Dans cet écosystème fragile, les petites maisons d’édition indépendantes, souvent précaires, assument une part non négligeable du risque en privilégiant souvent des textes innovants et exigeants. Libraires et revues indépendantes leur offrent une visibilité indispensable.

La starification des écrivains et leur présence médiatique constante (réseaux sociaux, plateformes, émissions) ne représentent-elles pas un retour paradoxal de l’auteur après sa « mort » barthésienne, où la personnalité et l’image de l’écrivain éclipsent le texte lui-même, inversant ainsi le projet de libération du lecteur par l’effacement de l’intentionnalité auctoriale ?

Avec la « mort de l’auteur », Barthes ne se contentait pas de contester l’autorité créatrice : il détrônait l’écrivain au profit du lecteur, faisant du sens une construction libérée de toute intentionnalité originelle. Or, voici que l’ère numérique et médiatique exhume l’auteur non plus en génie solitaire, mais en figure ubiquiste et presque intime, dont l’image et la parole envahissent l’espace public. Les réseaux sociaux, les blogs, les performances, les émissions métamorphosent l’écrivain en une entité biface : tantôt spectre abstrait, murmurant depuis l’ombre de la langue, tantôt icône médiatique, dont la visibilité éclipse parfois le texte qu’elle est censée servir.

Quand l’IA bouleverse notre rapport à la littérature

C’est pourquoi l’auteur ne s’efface pas, il essaimerait plutôt. L’espace numérique engendre un entre-deux où l’écriture se déploie en une médiation de soi, fusionnant texte, image et son. Blogs, posts, vidéos tissent une littérature où la voix auctoriale s’incarne à travers des supports multiples, brouillant les frontières entre œuvre et performance, création et autopromotion. L’écrivain n’est plus seulement celui qui écrit ; il est celui qui performe son propre mythe, et dont la présence conditionne la réception de son œuvre.

Cette résurrection propose donc une version éclatée de l’auctorialité, interactive, où l’auteur est un personnage mouvant, sans cesse réinventé par les contraintes et les promesses du numérique. La théorie barthésienne n’est pas révoquée, mais déplacée : l’auteur n’est plus une autorité souveraine, mais une figure en réseau, dont la visibilité même interroge le rôle du lecteur.

Comment distinguer l’engagement littéraire authentique, où la dimension politique émerge organiquement de l’œuvre, de l’instrumentalisation idéologique où le texte devient un simple vecteur de messages préconçus, réduisant la littérature à une fonction propagandiste ?

Une œuvre véritablement engagée ne se laisse jamais réduire à un manifeste ; elle sape les certitudes, dénude les contradictions, et met en péril jusqu’aux convictions de son auteur. À l’opposé, l’instrumentalisation idéologique aplatit le réel : elle fige les conflits en schémas binaires, plie la fiction à une visée doctrinale, et sacrifie la complexité au profit de l’efficacité militante. Une littérature authentiquement politique assume donc ses failles, cultive le doute et déjoue les lectures univoques : elle divise, surprend, et ouvre des interprétations contradictoires. La propagande, elle, verrouille le sens : elle ne suscite que l’adhésion passionnée ou le rejet immédiat, sans zone d’ombre ni débat. La grande œuvre politique dérange avant de convaincre ; la propagande, elle, séduit pour mieux enfermer.

Face à la multiplication des prix littéraires et leur influence sur les ventes, peut-on encore parler d’une reconnaissance de la qualité artistique, ou ces distinctions sont-elles devenues principalement des outils marketing servant les intérêts commerciaux des maisons d’édition ?

Les prix littéraires couronnent autant qu’ils vendent : ils révèlent des talents, mais sacrent aussi des œuvres éphémères. Leur multiplication ne les discrédite pas tous, mais les soumet à une suspicion légitime : certains jurys défendent une littérature audacieuse, d’autres cèdent aux sirènes du marché. La véritable question est donc celle de la valeur des œuvres, qui ne se mesure ni aux chiffres de vente ni aux palmarès. Or celle-ci ne peut pas faire consensus puisqu’elle est soumise au temps et aux subjectivités. Un chef-d’œuvre pour une génération peut sombrer dans l’oubli pour les suivantes. À mon sens, la grandeur d’un livre se mesure surtout à sa capacité à résister à ses lecteurs et lectrices, à déranger leurs attentes au lieu de les confirmer.

Le phénomène des « influenceurs littéraires » et du BookTok transforme la prescription culturelle : cette démocratisation apparente de la critique favorise-t-elle une réelle diversification des goûts littéraires, ou accélère-t-elle au contraire une standardisation des œuvres selon des formules éprouvées et immédiatement séduisantes ?

Les plateformes comme BookTok ont indéniablement élargi l’accès à la littérature. Des lecteurs et lectrices qui n’avaient pas voix au chapitre peuvent désormais partager leurs coups de cœur, créer des communautés, influencer les tendances. Mais cette démocratisation a un prix : elle favorise souvent les œuvres qui répondent à des attentes standardisées, celles qui suscitent une émotion immédiate, une identification facile.

Faut-il y voir un appauvrissement des goûts littéraires ? Pas nécessairement. Ces plateformes peuvent aussi faire découvrir des œuvres méconnues, créer des engouements inattendus. Le vrai danger n’est peut-être pas la standardisation en elle-même, mais l’illusion que ces espaces offriraient une représentation exhaustive de la littérature alors qu’ils n’en donnent qu’une image partielle.

Dans un contexte où la littérature devient produit de consommation rapide, quelles stratégies les écrivains et éditeurs indépendants peuvent-ils déployer pour maintenir une création exigeante et préserver des circuits alternatifs qui valorisent la dimension artistique plutôt que la seule performance commerciale ?

Face à la domination des logiques marchandes, les écrivains et éditeurs indépendants ne peuvent se contenter de la posture du résistant héroïque. Il ne s’agit pas de refuser en bloc les outils du marché, mais de les détourner ou de les subvertir à des fins qui ne soient pas purement commerciales.

Certains misent sur des réseaux alternatifs – librairies associatives, salons marginaux – pour toucher des lecteurs et lectrices en quête d’œuvres singulières. D’autres explorent des formats hybrides – livres-audio, performances, installations – qui permettent de sortir des sentiers battus sans renoncer à l’exigence. D’autres encore collaborent avec des institutions culturelles pour créer des espaces où la littérature peut se déployer hors des contraintes immédiates du marché.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre pureté et compromis, mais d’inventer des voies qui préservent l’ambition littéraire tout en permettant aux œuvres d’exister. Une littérature exigeante n’est pas une littérature élitiste : elle est une littérature qui refuse de se laisser dicter ses formes et ses contenus par les seules lois de la rentabilité. Son avenir dépend de sa capacité à trouver des publics, à créer des communautés, à faire entendre sa voix dans le brouhaha médiatique. Ce n’est ni simple ni garanti – mais c’est possible.

 

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