Le Venezuela de Miguel Bonnefoy : prophétie et naufrage

Ce samedi 3 janvier 2026, le Venezuela bascule. Des explosions. Des raids américains. Maduro capturé. Trump annonce que Washington va « diriger le pays ». L’or noir, encore et toujours. Les États-Unis promettent de réparer l’infrastructure pétrolière délabrée. Le cercle se referme. Miguel Bonnefoy l’avait écrit. Pas dans un éditorial. Dans ses romans.

L’or qui rend fou

Dans Sucre noir, son deuxième roman publié en 2017, Bonnefoy raconte l’histoire d’un trésor et d’une plantation de canne à sucre aux Caraïbes qui devient allégorie de l’histoire du Venezuela, où le pétrole a longtemps fourni un revenu stable avant d’être épuisé. Le sucre noir, c’est l’or noir. La parabole saute aux yeux. « Bien-sûr, Sucre noir fait référence à la tragédie qui a touché le Venezuela dans les années 1920 », confirme l’auteur. Les Vénézuéliens ont arrêté toutes leurs productions pour se concentrer sur l’exploitation du pétrole, qui a ensuite causé l’effondrement économique du pays.

Dans le roman, une plantation prospère. Le rhum coule. La fortune monte. Puis tout s’effondre. Le village redevenu ville retombe dans sa misère originelle. Sous la férule d’Eva, la plantation entraîne toute l’économie de la région dans son développement, jusqu’à ce que, par un terrible retour de bâton, cette richesse née d’une monoculture implose littéralement. Le parallèle n’était pas subtil. Il était prophétique.

Le français pour mieux voir

Bonnefoy écrit en français. Pas en espagnol, sa langue maternelle. « Passer par une autre langue, cet abîme entre la langue du territoire et la langue d’écriture, permet d’avoir une distance saine, équilibrée, qui te fait voir un peu mieux le tableau », explique-t-il.

Né en France d’une mère diplomate vénézuélienne et d’un père romancier chilien, élevé à Caracas, Bonnefoy porte en lui les fantômes de deux dictatures. Avoir une ascendance vénézuélienne et chilienne signifie devoir composer avec certains des moments les plus sombres de l’Amérique latine. Le Chili de Pinochet. Le Venezuela post-Chávez qui s’enfonce.

La France lui offre cette possibilité : dire sans être écrasé par le poids direct du trauma. Raconter Caracas depuis Paris. Transformer la douleur en fable, en conte aux accents de réalisme magique.

Le Rêve du jaguar : chronique d’un naufrage annoncé

En 2024, Bonnefoy publie Le Rêve du jaguar. Prix Femina. Grand prix du roman de l’Académie française. L’histoire de ses grands-parents, Antonio Borjas Romero et Ana Maria Rodriguez. De la découverte du pétrole à Maracaibo en 1914 jusqu’aux années de pouvoir d’Hugo Chávez, le romancier a nourri son roman de tous les mythes trouvés « dans le sucre noir des Caraïbes ».

Maracaibo. C’est là qu’une mendiante revêche, la Muette Teresa, découvre un nourrisson abandonné sur les marches d’une église et décide de l’élever comme son propre fils. Ce sera Antonio. Vendeur de cigarettes. Porteur sur les quais. Homme à tout faire dans une maison close. Puis chirurgien. Fondateur de l’université de Maracaibo.

Sa fille s’appellera Venezuela. Évidemment. Elle naît le jour même où le dictateur Marcos Pérez Jiménez est défait en 1958. Un prénom-prophétie. Un pays-destin. Elle partira pour Paris. On ne fuit jamais vraiment sa terre. Bonnefoy le sait. Il l’incarne.

Ce que l’auteur dit sans le dire

Bonnefoy ne fait pas de politique explicite. Il fait mieux. Il conte. Il enchante. Il désenchante surtout. Comme dans Sucre noir, qui condamne subtilement les dommages causés par les opérations d’extraction pétrolière au Venezuela, Miguel Bonnefoy se retire du texte et utilise des fables et des aventures pour mettre en lumière la violence, la torture, la résistance contre l’oppression.

Dans Sucre noir, personne ne trouve le trésor. Ou plutôt, chacun le cherche au mauvais endroit. « Les explorateurs se sont succédés pour chercher un trésor, sans s’être rendus compte que le vrai or était sous leurs yeux », dit Bonnefoy.

Le pétrole vénézuélien n’était pas le trésor. C’était le piège. La malédiction déguisée en bénédiction. Durant presque cinquante ans, le Venezuela sera le premier exportateur mondial d’or noir. Puis ce sera la chute. L’inflation. L’exode. Sept millions de Vénézuéliens ont fui leur pays.

L’ironie tragique du 3 janvier

Ce matin, Trump a déclaré que les États-Unis allaient faire venir de très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes au monde, qui dépenseront des milliards de dollars pour réparer l’infrastructure pétrolière gravement endommagée. Bonnefoy avait anticipé cette scène. Pas dans ses détails militaires. Dans sa logique profonde. Tout comme la canne à sucre n’est qu’un symbole de l’or noir qui secoue le Venezuela et le fait trembler.

Dans Sucre noir, les personnages se consument dans leur quête. Dans Le Rêve du jaguar, l’Histoire broie les destins individuels. Ce 3 janvier 2026, la réalité dépasse la fable. Ou plutôt, elle la confirme. Trump a affirmé que gérer le Venezuela « ne nous coûtera rien car l’argent qui sort du sol est substantiel ». La même obsession. La même cupidité. Le même aveuglement.

L’écrivain témoin

« Je portais cette histoire dans mon ventre depuis des années », a confié Bonnefoy à propos du Rêve du jaguar. On peut étendre cette phrase à toute son œuvre. Il porte le Venezuela. Ses splendeurs. Ses naufrages. À 38 ans, Bonnefoy a déjà construit une œuvre qui fait écho. Ses mots ciselés. Ses phrases au scalpel. Son réalisme magique qui rend le réel plus vrai que le réel. Aujourd’hui, ses livres résonnent autrement. Ils ne prédisent pas. Ils comprennent.

Le Venezuela s’effondre encore. Les États-Unis arrivent, comme dans tous les scénarios latino-américains du XXe siècle. L’or noir attire les prédateurs. Bonnefoy l’avait écrit. Il continue d’écrire. De témoigner. De transformer le chaos en littérature. Car c’est tout ce qui reste quand un pays sombre : des mots. Des phrases. Des livres qui survivent aux dictatures, aux invasions, aux naufrages. Miguel Bonnefoy le sait. Le Venezuela aussi, désormais.

 

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