Lamine Benallou, la plume évanouie

L’écrivain Lamine Benallou vient d’entamer sa longue cure de silence. Nous laissant, comme un legs, inscrit dans le marbre, son dernier roman intitulé Les vies (multiples) d’Adam, paru aux Éditions Frantz Fanon. Un roman comme un bouquet d’indicibles pulsations sur fond d’ineffables vibrations.

Avec des personnages attachants, savamment enveloppés par le pénétrant savoir littéraire et musical d’Adam, qui traverse le roman comme un luisant reflet autobiographique.

Borges, Bazin, Marc Aurèle, Camus, Gabriel Garcia Marquez et bien d’autres écrivains ou philosophes s’offrent une ronde folle sur les notes envoûtantes de l’Adagio d’Albinoni. Comme pour conjurer le sort d’un Adam accablé par la disparition impromptue d’une épouse adorée. Et dont le corps est conservé dans un frigidaire, durant quarante jours, pour un rituel quotidien de partage, de dialogue, de proximité et de convivialité.

Adulée, magnifiée et célébrée quotidiennement, depuis sa disparition. Jusqu’à la découverte aussi impromptue qu’inattendue, de ses cahiers intimes et cachés, sur ses rapports adultérins avec de nombreux inconnus. Une découverte qui ne provoquera ni haine ni aversion à son endroit, mais qui aura pour effet d’exacerber le désir d’écrire d’Adam. Encouragé assidûment et fortement par le mystérieux Don Pablo, rencontré fortuitement.

« J’ai voulu faire autre chose, écrire quelque chose de nouveau » (Lamine Benallou, écrivain)

Commence alors une nouvelle vie d’Adam, jalonnée de découvertes d’autres acteurs et surtout de redécouverte de lui-même dans la grande bibliothèque de la maison de ce Pablo. Parfois en présence du fantôme de sa Minoucha dans un jeu de présence-absence comme une alternance du tangible et du fictif.

De l’existant et l’inexistant. Adam apprend alors à faire cohabiter le réel et l’irréel et à mettre une plume acérée entre les mains fébriles de son imagination bouillonnante. « Le monde perd son sens propre pour n’être qu’une insaisissable métaphore.». Comme le précise fort bellement d’ailleurs la quatrième de couverture.  Et les métaphores ce n’est pas ce qui manque dans ce roman scotchant.

Les métaphores peuplent abondamment et frénétiquement ce texte sous la plume enthousiaste, emportée et transportée de l’auteur. Le talent de ce dernier donne à chacune d’elles, l’allure et l’éclat d’un feu d’artifice ou plus précisément d’un bouquet d’étoiles scintillantes.

Dans une trame aussi fourmillante que foisonnante, se glissent de véritables pépites sur l’acte d’écriture et le métier d’écrivain, notamment depuis la rencontre avec Don Pablo, le séjour dans sa maison et la découverte d’un fabuleux labyrinthe hors du temps. Parmi ces pépites : « Dans l’exercice d’écriture, si le cerveau commande la main de l’écrivain, c’est le cœur qui le guide ».

Ou encore cet extrait du 39e jour, car le roman est découpé en quarante jours, la veille de l’enterrement d’Amina après sa mort, (le paragraphe le plus court du roman comprenant 21 lignes) « Et d’une certaine façon, quelque chose se mit à changer en moi. Mon âme torturée et tourmentée commença à se sentir en harmonie et mon cœur se transforma.

De battements cadences en un rythme paisible, serein. Je sentais que de chaque étagère jaillissaient des mots qui pleuvaient, qui m’entouraient, me remplissaient de sensations uniques et de frénésie. »

Ici Adam et Lamine s’interpénètrent. Le personnage principal et l’auteur s’entremêlent et s’enchevêtrent. Le personnage et l’auteur partagent et se partagent avant de communier. Dans ce texte majeur, l’écrivain Lamine Benallou dévoile un art d’écrire et de décrire d’une rare fluorescence.

Un texte tout en luminescence, sans succomber à la moindre tentation de brillance. Avec Les vies (multiples) d’Adam de Lamine Benallou la littérature algérienne ajoute à son édifice une pierre scintillante tout en révélant au monde littéraire une plume étincelante.

Lamine Benallou, Les vies (multiples) d’Adam, Boumerdès-Paris, Editions Frantz Fanon, 2022, 330 pages, 1300 DA ; 23 €.

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