
Quand l’IA bouleverse notre rapport à la littérature
Il y a quelque chose de troublant dans l’air du temps littéraire. Alors que ChatGPT, Claude et consorts s’invitent dans nos quotidiens professionnels, une question plus intime se pose : que deviennent nos histoires, nos romans, notre imaginaire collectif à l’heure où des algorithmes peuvent rédiger, corriger, voire publier ? Dans son essai Quand l’IA tue la littérature (PUF, 2025), Stéphanie Parmentier explore cette zone grise où la création humaine rencontre la génération artificielle. Et son constat résonne étrangement avec l’actualité : nous sommes en train de vivre une mutation silencieuse du monde littéraire, sans vraiment savoir si nous devons l’accueillir ou la combattre.
Le malaise des lecteurs-détectives
Imaginez-vous plongé dans une bande dessinée aux images somptueuses. Puis soudain, ce sentiment diffus : quelque chose cloche. Un lecteur sur Babelio le décrit ainsi en découvrant Mathis ou la forêt des possibles : « je ne ressens pas la vie dans cette histoire, les personnages semblent figés, comme s’ils posaient pour la photo, une impression morbide ». La révélation tombe en dernière page : tout a été généré par IA. Les lecteurs se transforment en « lecteurs-scan », traquant la moindre trace de ce que Parmentier appelle le « fake text ». Cette vigilance nouvelle interroge : dans un monde où Gemini peut désormais analyser des heures de vidéos et où l’IA s’invite dans nos outils d’écriture quotidiens, comment préserver la confiance fondamentale entre auteur et lecteur ? La chercheuse Erika Fülüop décrit bien ce malaise : « Cette perte d’orientation peut donner au lecteur l’expérience d’une « inquiétante étrangeté » : les textes semblent « humains », mais on sent un petit décalage difficile à saisir. »
Quand l’algorithme écrit mieux que nous ?
Plus dérangeant encore : une étude de l’université de Pittsburgh révèle que non seulement nous peinons à distinguer les poèmes générés par IA de ceux écrits par des humains, mais certains lecteurs préfèrent même les versions artificielles. L’explication des chercheurs ? « Les gens évaluent mieux les poèmes générés par l’IA […] en partie parce qu’ils les trouvent plus simples. Dans notre étude, les poèmes générés par l’IA sont généralement plus accessibles que les poèmes écrits par des humains. » Cette préférence pour la facilité résonne avec notre époque de consommation rapide de contenus. Mais elle soulève une question vertigineuse : si l’IA produit des textes que nous trouvons plus agréables à lire, que devient le rôle de l’auteur ? Et surtout, que perdons-nous en troquant la complexité humaine contre la fluidité algorithmique ?
L’humanité partagée en péril
Un témoignage sur Reddit résume parfaitement l’enjeu : « Pour moi, le problème principal est qu’en tant que lecteur, c’est que je ne veux pas lire quelque chose qui provient d’un ordinateur. Les livres sont un moyen de se connecter aux autres. […] Il y a une sorte d’humanité partagée dans la lecture de fiction, un sentiment de compréhension et d’être compris. […] Ça ne marche pas s’il n’y a pas de personne derrière les mots. » Dans un contexte où les deepfakes prolifèrent et où la frontière entre vrai et faux devient floue dans tous les domaines, cette quête d’authenticité dans la littérature prend une dimension presque politique.
Le pouvoir entre les mains des lecteurs
Paradoxalement, Parmentier rappelle que nous n’avons jamais été aussi puissants face au livre. BookTokeurs, Bookstagrameurs et autres influenceurs littéraires possèdent un pouvoir de prescription sans précédent. Chris Anderson l’écrivait déjà dans La Longue Traîne : « Ne sous-estimez jamais la puissance d’un million d’amateurs qui ont les clés de l’usine. » Ils peuvent faire ou défaire un succès éditorial en quelques vidéos. Cette force collective pourrait être notre meilleur rempart contre une littérature entièrement automatisée. Comme le note l’auteur Mark Dawson : si un livre reçoit de mauvaises critiques parce que l’écriture est ennuyeuse, il sombre rapidement. Mais la journaliste Marine Protais ajoute cette nuance glaçante : sauf si d’autres bots se mettent à noter positivement les livres de leurs collègues.
Et maintenant ?
Faut-il rejeter systématiquement ces « textes IA-géniques » au risque de passer à côté d’une littérature expérimentale fertile ? Ou au contraire, préserver coûte que coûte l’espace sacré de la création humaine ? Parmentier n’apporte pas de réponse définitive, et c’est peut-être sa plus grande qualité. Elle nous invite plutôt à rester vigilants, à exiger la transparence, à défendre ce qui fait l’essence même de la lecture : cette connexion intime entre deux consciences humaines à travers les mots. Car au fond, si nous lisons, ce n’est pas juste pour « tuer le temps ». C’est pour ressentir cette « humanité partagée », cette compréhension mutuelle que seule une autre âme humaine peut nous offrir. Et ça, aucun algorithme, aussi sophistiqué soit-il, ne pourra jamais vraiment le reproduire. Reste à savoir si, dans notre course effrénée vers la productivité et la facilité, nous saurons nous en souvenir.
Stéphanie Parmentier, Quand l’IA tue la littérature, Presses universitaires de France, hors collection, 2025, 171 pages, 14.99 €

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