Frantz Fanon, ce contemporain qui refuse de mourir

Frantz Fanon n’est pas une page tournée. Il est cette voix brûlante qui revient dès que le monde s’embrase, que les corps sont écrasés sous les bottes, que les peuples cherchent le chemin de leur dignité. On a voulu le réduire à un penseur de la décolonisation « d’hier », figé dans les années 1950–1960, compagnon de route de la Révolution algérienne. Or, plus le siècle avance, plus Fanon paraît en avance sur nous. La question n’est donc pas qui était Frantz Fanon, mais que faisons-nous encore sans lui ?

Fanon n’a jamais parlé d’abstractions. Il a parlé de chairs blessées. Psychiatre à Blida, il voit dans les salles d’hôpital le double visage de la colonisation : celui du colonisé brisé, et celui du coloniseur malade de sa propre violence. L’Algérie coloniale n’est pas seulement un système économique et militaire : c’est un laboratoire où l’on expérimente la destruction de l’âme. C’est ce qu’il raconte, avec une précision clinique, dans « Les Damnés de la terre » : la colonisation comme entreprise de démolition psychique, où l’on fabrique des êtres humiliés, hantés par la honte de leur langue, de leur peau, de leur histoire.

Dans « Peau noire, masques blancs », Fanon met à nu la mécanique intime du racisme : le colonisé en vient à désirer le regard du maître, à porter comme un masque l’image qu’on a plaquée sur son visage. Cette analyse, née des Antilles et de l’Algérie, parle aujourd’hui à tous les corps assignés : migrants parqués aux frontières, habitants des banlieues, travailleurs réduits à des chiffres. Fanon nous avertit : le racisme n’est pas un accident moral, c’est une structure. Tant qu’elle n’est pas démantelée, elle produit les mêmes effets, sous des noms polis : « gestion des flux migratoires », « maintien de l’ordre », « sécurité intérieure ».

On a souvent caricaturé Fanon en prophète de la violence. C’est mal le lire. La violence fanonienne n’est pas un culte de la force brute ; elle est un diagnostic. Il écrit que la colonisation est violence à l’état pur, et que la lutte de libération est parfois le seul langage que comprend un système bâti sur la force. En Algérie, il voit comment le peuple, longtemps réduit au silence, retrouve sa voix à travers l’insurrection. Mais Fanon sait aussi que la violence libératrice peut se retourner contre les siens, se fossiliser en nouveaux appareils de domination. Il nous met en garde : la révolution n’est pas seulement le renversement d’un drapeau, c’est une révolution de la conscience.

Ce qui reste le plus vivant chez Fanon, c’est sa méfiance radicale envers les indépendances en trompe-l’œil. Il annonce, dès les années 1960, le danger de la « bourgeoisie nationale » qui confisque la victoire des peuples pour la transformer en rente, en privilèges, en nouveaux appareils sécuritaires. Il écrit, presque en visionnaire, que certains dirigeants postcoloniaux remplaceront le colon européen sans changer la logique de spoliation. Quand on observe aujourd’hui la misère persistante, la corruption endémique, les économies dépendantes des anciennes métropoles, on est frappé par l’actualité de ce diagnostic.

Fanon nous concerne aussi parce qu’il refuse de compartimenter les luttes. Pour lui, l’Algérie, la Palestine, le Congo, l’Afrique du Sud, ce sont des chapitres d’un même livre : celui de l’humanité qui se cherche au-delà de la domination. Il aurait reconnu, dans les images d’enfants bombardés et de peuples enfermés derrière des murs, la même logique meurtrière qu’il décrivait à l’époque de la guerre d’Algérie. Il aurait entendu, derrière les discours sophistiqués sur la « guerre contre le terrorisme » ou la « stabilisation des régions », le vieux langage de la supériorité civilisatrice qui se croit autorisée à punir, discipliner, anéantir.

Mais Fanon n’était pas seulement un témoin de la souffrance ; il était un penseur de la reconstruction. Il rêvait d’un monde où le colonisé ne se contente pas de prendre la place du colon, mais invente une autre manière d’habiter la Terre. « Pour l’Europe, pour nous, pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf », écrit-il. Ce « nouvel homme » n’est pas un slogan révolutionnaire de plus : c’est un appel à sortir de toutes les hiérarchies raciales, de toutes les identités fermées, pour penser la relation et la réciprocité.

Que nous manque-t-il aujourd’hui pour réentendre Fanon ? Peut-être le courage de regarder nos blessures sans fard. Dans nos sociétés postcoloniales, les traumatismes de la guerre, de l’exil, de l’humiliation sociale hantent encore les familles, se transmettent de génération en génération. Dans les sociétés occidentales, l’incapacité à affronter franchement l’histoire coloniale produit d’autres monstres : crispations identitaires, paranoïa sécuritaire, rejet obsessionnel de l’Autre. Fanon, psychiatre et révolutionnaire, nous rappelle qu’aucun peuple ne guérit en refoulant ses crimes ou en maquillant sa souffrance.

Relire Fanon, ce n’est pas ériger une statue de plus dans le cimetière des grands auteurs. C’est accepter qu’il nous dérange encore. Qu’il nous oblige à poser les questions qui fâchent : que faisons-nous de la promesse de liberté pour laquelle tant de femmes et d’hommes sont morts ? Comment pensons-nous la justice, non pas comme charité ponctuelle, mais comme réorganisation profonde des rapports de force ? Sommes-nous prêts à admettre que le Sud global n’est pas condamné à rester un réservoir de matières premières et de main-d’œuvre, mais qu’il porte des visions du monde capables de renouveler l’humanité entière ?

Ce qui reste de Frantz Fanon, au fond, c’est une exigence : ne pas se contenter de survivre dans un ordre injuste, mais se hisser à la hauteur d’un projet humain. Il ne nous demande pas d’être « fanoniens » par fidélité doctrinale, mais de prolonger son geste : lier la lucidité politique à la guérison des âmes, la critique des structures à la transformation intérieure. Tant qu’il y aura des peuples écrasés, des frontières dressées comme des miradors, des mémoires bâillonnées, Fanon restera notre contemporain – non comme un maître, mais comme un compagnon de route, obstinément tourné vers ce « nouvel homme » qu’il nous appartient d’inventer.

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