
Napoléon, « un catholique qui préférait l’islam au christianisme »
Napoléon Bonaparte musulman ? La question peut sembler provocante, voire anachronique. Pourtant, l’historien Louis Blin revient sur une dimension méconnue du futur empereur : son rapport singulier à l’islam, né lors de la campagne d’Égypte et nourri tout au long de sa vie. Comment un officier corse devenu général français en est-il venu à se faire appeler « Ali-Bonaparte » et à se présenter comme le « grand sultan » ? Quelles motivations personnelles, politiques et spirituelles ont guidé cette fascination pour l’Orient musulman ? Entre quête identitaire et stratégie politique, entre adhésion sincère et pragmatisme, Louis Blin décrypte une facette inattendue de Napoléon, celle d’un homme des Lumières confronté à l’islam à un moment charnière de l’histoire française et européenne.
Parlez-nous de l’expérience égyptienne de Napoléon. Quel a été le déclic le faisant basculer vers l’Islam ?
L’islam et l’Orient attirèrent Napoléon tout au long de sa vie. Son rapport à l’islam et à l’Orient repose sur une série de facteurs personnels. Son extranéité a été déterminante : né à Ajaccio dans une famille toscane, Napoleone di Buonaparte n’était ni corse, ni français, mais italien. Sa culture toscane le prédisposait à l’ouverture à l’outre-Méditerranée, car elle était exempte du contentieux historique français à l’égard de l’islam et des musulmans. D’autre part, le déisme de Rousseau respectueux de toutes les confessions séduit Bonaparte, de même que sa conception de la religion comme garante de l’ordre social, à une époque où la France aspire à sortir du tourbillon de la Révolution.
La campagne d’Égypte de Bonaparte s’avère pour lui un voyage initiatique visant à se réconcilier avec ses origines troubles et, partant, avec lui-même. Il est profondément marqué par l’incertitude sur sa paternité, par la mort précoce de son père et par la jalousie vis-à-vis de son frère aîné Joseph. Il s’impose à son détriment comme le véritable chef de famille à son retour d’Égypte.
Son attirance pour l’Égypte concorde aussi avec sa franc-maçonnerie inavouée, dont ce pays forme la matrice symbolique. Son désir de renaissance symbolique dans un Orient soumis forme un préalable intime à sa prise du pouvoir en France. Cette expédition fait enfin de lui le premier voyageur romantique en Orient. Il se présente comme le « grand sultan » (al-sultan al-kabir) et aspire à satisfaire une quête de soi qui s’avèrera ensuite emblématique du romantisme. Sa recherche identitaire coïncide avec la crise religieuse et politique française de l’époque. Mais la spécificité de son désir d’Orient est d’être assorti d’un volet musulman, auquel personne ne s’attendait.
Le code civil serait tiré du Coran. De quelle manière ?
Certains musulmans le prétendent. Bonaparte a étudié le droit égyptien avant d’élaborer le Code civil quatre ans après son retour d’Égypte. Il n’est donc pas impossible que certains éléments aient été influencés par ce qu’il avait appris du droit égyptien de l’époque, mais seule une comparaison précise des textes pourrait l’établir.
Ali-Bonaparte s’est-il vraiment converti le 23 août 1798 ? Vous parlez d’adhésion de façade.
Beaucoup de commentateurs occidentaux et arabes évoquent une conversion de façade, sans étayer leurs thèses. En tant qu’historien, je rapporte les propos et les écrits de Napoléon, qui prouvent son adhésion sincère à l’islam. Il a probablement choisi le prénom arabe Ali le 23 août 1798, mais comme il n’existe pas de registre de conversion à l’islam, on n’en trouvera jamais de preuve écrite. On porte une image exclusive de la conversion, tout-à-fait étrangère aux conceptions religieuses de Napoléon. Celui-ci était un catholique qui préférait l’islam au christianisme.
Quel chantier faut-il retenir de sa présence en Égypte, au niveau des affaires religieuses ?
Bonaparte était bien seul à s’intéresser à l’islam dans l’armée d’Orient, hormis son successeur le général Menou, qui s’est converti.
