« J’ai voulu offrir un tombeau à mes fantômes » (Valérie Rodrigue, écrivaine)

Comment se construit une identité quand on hérite d’un pays perdu avant même d’y être né ? Que reste-t-il d’une mémoire familiale enfouie sous le silence et le déracinement ? Et comment écrire sur l’Algérie quand l’Algérie elle-même vous refuse le retour ? Valérie Rodrigue, reporter tourisme et écrivaine, interroge ces zones d’ombre dans Oranaise sang pour sang, récit à la fois intime et politique où elle retrace le voyage qu’elle a effectué en 2019 sur les traces de sa famille juive d’Oran. Née en France de parents rapatriés en 1962, elle a grandi dans le poids d’un secret familial et l’effacement d’une origine maghrébine. À travers l’écriture, elle tente de réveiller la mémoire de sa mère, de rendre visible cette part juive algérienne trop souvent noyée dans la catégorie globale des « pieds-noirs », et de revendiquer une appartenance à la fois déchirée et vivace.

 

Votre livre a connu une grande aventure avant d’être publié en France. C’étaient les éditions Frantz Fanon qui allaient le publier en Algérie, mais suite à l’arrestation du directeur de cette maison à cause de la publication du livre L’Algérie juive d’Hédia Bensahli, la sortie a été reportée avant d’être annulée. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette épreuve et ce qu’elle a représenté pour vous ?

Un ami d’Alger, qui avait lu le manuscrit, m’avait conseillé de l’envoyer chez Frantz Fanon. Ce que j’ai fait. Des mois ont passé, j’ai oublié le manuscrit, étant dans la rédaction d’un roman. Un samedi après-midi, Amar Ingrachen me joint par mail et me propose de me publier. Par le plus grand des hasards, je venais d’acheter ce livre « L’algérie juive ». J’ai remis le nez dans ce manuscrit oublié et l’ai retravaillé de fond en comble. Il devait être publié en Algérie en septembre 2024, je devais aller au salon du livre d’Alger. Je n’ai plus eu de nouvelles avant d’apprendre que la publication de « l’Algérie juive » avait entraîné de graves problèmes. Mon livre parlant d’une Juive qui va sur les traces de sa familles à Oran, cela allait entrainer davantage de problèmes à l’éditeur ; tout a donc été annulé. Cela m’a beaucoup attristée car je pensais que ce texte avait largement sa place en Algérie. J’ai pris cette annulation comme un nouveau rapatriement qui cette fois me concernait ».

Vous avez choisi le prénom Nathalie pour votre narratrice. Dans quelle mesure ce récit est-il autobiographique, et pourquoi avoir opté pour cette distance narrative ?

Lorsque j’écris, je m’appuie sur des faits réels, autobiographiques ou observés chez les autres, puis je me laisse emporter par l’énergie du texte et je me nourris des associations inconscientes. Mon imagination fait le reste. J’aime mélanger le réel et la fiction. Tout est presque vrai dans Oranaise sang pour sang, cependant, rien ne suit une chronologie réelle. Par ailleurs, je grossis le trait pour le bien du texte. Ainsi, le surnom de Dalida donné à ma mère n’a pas existé. L’histoire d’amour avec l’homme kabyle vient d’un passé plus lointain. Il m’a donc semblé naturel de me projeter dans un personnage fictif, Nathalie.

Votre écriture alterne entre l’intime et le politique, entre la quête amoureuse et la quête identitaire. Comment avez-vous construit cet entrelacement ?

Je travaille beaucoup le plan du livre et, comme un tricot, à chaque nouvelle maille, je reviens sur l’ouvrage, modifie encore et encore. Dès le départ, je voulais que la petite histoire soit contenue dans la grande Histoire, afin de donner du relief et d’ancrer le texte dans un contexte réel : le départ en 1962 et mon voyage en 2019. L’Algérie d’hier et l’Algérie d’aujourd’hui. Étant reporter tourisme, j’aime montrer un lieu pris dans la nasse de l’Histoire et du contexte sociétal. Concernant la quête amoureuse, j’ai beaucoup pensé à ce livre Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra, pour bâtir ce lien entre Ilyas et Nathalie, l’histoire d’amour impossible entre un homme et une femme, mais aussi l’amour impossible entre l’Algérie et la France ».

Le titre Oranaise sang pour sang est très puissant. Que signifie-t-il pour vous ? Pourquoi avoir choisi cette formule ?

C’est Amar Ingrachen qui avait trouvé ce titre. Au départ, le texte s’appelait « Oran, rue des juifs ». J’ai gardé « Oranaise sang pour sang » car d’une part j’aime les titres qui claquent, et d’autre part, il colle bien au récit puisque je raconte l’histoire d’une juive française qui va chercher ses racines en Algérie, précisément dans la dévorante ville d’Oran, et non pas en Israël.

Votre narratrice dit vouloir « rendre l’Algérie à sa mère ». Pouvez-vous nous expliquer cette démarche de réconciliation avec l’absente ?

Nathalie-Valérie veut réveiller la mémoire de sa mère. Elle la secoue, lui dit « je suis là en Algérie et je suis là, je suis ta fille », « j’ai retrouvé la tombe de ton frère Raoul » et cependant, la mère reste de marbre. Inconsciemment, elle est allée en Algérie pour réparer cette mère qui a tiré un trait sur son passé et aussi, pour se faire aimer d’elle. Hélas, à la mémoire, la mère a choisi la couleur du deuil non fait.

Dans votre famille, on portait des prénoms arabes ou hébraïques. Cette double appartenance culturelle, comment l’avez-vous vécue en grandissant en France ?

En grandissant en France, portant un prénom français et un nom d’origine espagnole, je passais inaperçue tant que je cachais mon judaïsme. Je savais que ma grand-mère paternelle s’appelait Djamila, mais c’était tabou. Dans la famille, on l’a rebaptisée Émilie. J’ai grandi avec un lourd secret de famille. Adulte, j’ai entrepris des recherches pour mieux comprendre notre histoire. J’ai interrogé les vieux, j’ai fait venir de Nantes et d’Espagne des extraits d’actes de naissance. J’ai scanné des documents comme les livrets de famille, la carte de réduction de bus de mon grand-père Saül né turc ainsi que l’acte de naturalisation. Né turc, mort français. J’ai pris attache avec Aron Rodrigue, historien et auteur de Histoire des Juifs sépharades. J’ai fait un test ADN et ai pu construire un arbre généalogique. Ainsi, j’ai constaté que dans ma famille, il y a des Raoul, des Maria, mais aussi des Maklouf, des Meriem, etc. Cela m’a permis de revendiquer mon appartenance au monde maghrébin et d’en tirer une vraie fierté. Certains membres de ma famille m’ont tourné le dos. J’ai trahi. Dans les années 80, l’égérie de Azzedine Alaïa s’appelait Farida. Mon idole, c’était Rachid Taha. J’ai toujours eu des modèles au-delà de la Méditerranée.

Vous soulignez que les juifs d’Algérie sont souvent noyés dans la catégorie globale des « pieds-noirs ». Pourquoi était-il important pour vous de marquer cette spécificité ?

Les pieds-noirs, ça ne veut rien dire pour nous installés à Oran et Tlemnen depuis plusieurs générations. Il a fallu que je fasse ce voyage pour réaliser à quel point les Juifs d’Algérie étaient un groupe à part. En arrivant en France, ils ont été traités de colons, mes parents m’ont rapporté des scènes de mépris à leur endroit. Ils étaient basanés, avaient un accent : soit on les prenait pour des Arabes, soit pour des colons. L’installation en France a été un vrai choc pour les familles juives. Les vieux n’ont pas encaissé et sont morts dans les mois suivant le rapatriement ou sont devenus fous.

Votre narratrice occupe un « entre-deux instable » : ni colons, ni autochtones. Comment se construit une identité dans cet espace-là ?

Elle est manquante, cette identité, il faut l’inventer. J’ai inventé ma façon d’être française d’origine algérienne. Je revendique aujourd’hui mon appartenance à l’Algérie.

La question du décret Crémieux traverse implicitement votre récit. Quel regard portez-vous sur cette histoire et ses conséquences sur les juifs d’Algérie ?

Finalement, les Juifs avaient un statut bancal en Algérie avant le décret Crémieux, mais après aussi ! Ce décret, leur accordant la nationalité française, les séparait des Algériens musulmans, les isolait. Une fois en France, les juifs étaient vus comme des Algériens et non pas comme des Français. Le cul entre deux chaises, toujours.

« Oranaise sang pour sang » de Valérie Rodrigue : Une mémoire à double fond

Vous décrivez Oran comme un « pays fantôme ». Qu’avez-vous trouvé lors de votre retour réel dans cette ville que vous n’aviez jamais connue ?

Je n’avais pour image que les souvenirs décousus de mes parents, comme des flashs. Ce voyage m’a permis de construire mes propres images, mes propres souvenirs. J’ai beaucoup aimé me balader dans Oran à pied, seule ou accompagnée de mon guide. Je suis même allée en boîte de nuit. Je n’ai pas été émue par les appartements familiaux retrouvés ni par la tombe de Raoul pourtant intacte après soixante-dix ans, mais j’ai été gagnée par l’émotion de mes tantes. Cependant, je n’ai pas connu cette Algérie-là. J’ai aimé le côté espagnol et lisboète de Oran, la gentillesse des gens qui n’ont pas été pourris par le tourisme de masse. Nous avons des tombes, en Algérie, signe que nous y avons une longue histoire.

La scène du consulat, où vous attendez un visa touriste alors que vous « auriez dû avoir un passeport algérien », est d’une ironie cruelle. Comment avez-vous ressenti cette exclusion administrative ?

Je me suis sentie chassée de l’Algérie. À la queue, comme tout le monde ! Avoir des parents nés à Oran ne me donne pas droit au retour. J’ai dû demander un visa. Par la suite, j’ai voulu y retourner. C’était pendant les élections, l’ambiance était tendue et mon visa a été refusé. Cela m’a beaucoup blessée. Je me suis sentie jetée de mon pays d’origine.

À la fin de votre livre, vous évoquez « le poison » qu’il faut « évacuer des veines ». L’écriture a-t-elle accompli ce travail de guérison ? Qu’est-ce qui reste encore à dire ou à faire ?

Une longue psychanalyse m’a permis de réparer mon histoire. Cependant, si l’écriture est d’abord un acte créatif, c’est aussi en second lieu une thérapie parce que l’on pose ses mots, sa version. Ce qui est écrit et publié est définitif. C’est comme une épitaphe. J’ai voulu offrir un tombeau à mes fantômes. Il y a encore à dire, encore et encore et d’une tout autre manière. Chaque jour qui passe me transforme et transforme mon écriture. L’Algérie est ressortie dans mon roman Désire-moi, elle ressort dans Shalom Jésus, un récit qui sera publié fin mars 26. Et encore l’Algérie dans une biographie romancée à venir. J’avais aussi l’idée de faire un livre de témoignages de femmes algériennes « taxieuses », guides, doctoresses, artistes, djettes, cuisinières, etc. Ce sont souvent les femmes qui font changer la société. Pour cela, il faudra que l’on m’accorde à nouveau un visa.

Valérie Rodrigue, Oranaise sang pour sang, Paris, Éditions L’Harmattan, coll. « Graveurs de mémoire », 2025, 126 pages, 15 €.

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