
Livres dans les prisons algériennes : Kamel Daoud et Boualem Sansal sont-ils dans le délire ?
Y a-t-il des livres dans les prisons algériennes ? Selon Kamel Daoud et Boualem Sansal, non. D’où viennent leurs affirmations contraires à la réalité ? L’entretien entre les deux écrivains publié par Le Point serait-il une invention ? Cet échange téléphonique aurait-il été fabriqué par le journal pour contrôler la communication ultérieure de Boualem Sansal et lui imposer une ligne de conduite ? L’écrivain serait-il dans un délire de persécution qui le pousse à tenir des propos inexacts et tendancieux ? Aussi scandaleuses que ces questions puissent paraître, elles restent légitimes car, contrairement aux affirmations récentes de Boualem Sansal reprises par Kamel Daoud dans Le Point, les livres ne sont pas interdits dans les prisons algériennes.
Des témoignages concordants et vérifiables
Tous les témoignages de plusieurs détenus le confirment. Louisa Hanoune, leader du Parti des travailleurs algérien, a passé neuf mois en prison entre mai 2019 et février 2020. À sa sortie, elle a affirmé dans un long entretien accordé au quotidien Le Soir d’Algérie qu’elle avait lu plus de 250 livres pendant sa détention. El Kadi Ihsane, journaliste et directeur de Maghreb Émergent et Radio M, emprisonné de décembre 2022 à octobre 2024 (22 mois de détention), a lui aussi déclaré avoir lu beaucoup de livres en prison. Samira Messouci, militante du RCD, s’est même permis le luxe de se faire offrir les deux tomes des mémoires de Said Sadi, opposant historique au pouvoir algérien, en pleine prison de Koléa. Abdenour Abdesslem, militant souverainiste kabyle et écrivain, a déclaré avoir trouvé ses propres livres, écrits en français et en tamazight, dans la prison où il était incarcéré.
Des précédents historiques éloquents
Dans les années 1980, Said Sadi, alors chef du FFS clandestin en Algérie, a pu écrire son livre Algérie, l’échec recommencé ? en prison. Quelques années plus tard, en 1985, suite à son arrestation après la création de la première Ligue algérienne des droits de l’homme — alors que le régime du parti unique interdisait tout —, il a même pu continuer ses études en psychiatrie à partir de la prison et rédiger sa thèse de doctorat en psychiatrie, soutenue avec brio sous la direction du Professeur Mahfoud Boucebci, lui aussi brillant intellectuel qui allait être assassiné par les islamistes le 15 juin 1993.
« Boualem Sansal a créé un multivers profondément cohérent » (Lisa Romain, spécialiste de l’auteur)
Plusieurs autres militants, universitaires, journalistes ou simples citoyens ayant fait l’expérience des prisons algériennes savent qu’il s’y trouve des livres. Certains témoignages évoquent l’existence de bibliothèques dans les prisons et parlent également d’un système de troc où les livres circulent entre détenus, achetés avec des cigarettes ou des friandises.
L’entretien du Point : fiction ou réalité ?
Dans son récent entretien téléphonique avec Kamel Daoud, publié par Le Point le 14 novembre 2025, Boualem Sansal — libéré après un an de détention en Algérie — affirme que la lecture était interdite en prison, à l’exception des « livres de religion ou en arabe ». Il mentionne toutefois l’existence d’un « trafic de livres en cachette » que l’on pouvait acheter avec des cigarettes ou des gâteaux, ce qui contredit partiellement sa première affirmation.
Cette contradiction interne soulève des questions. Si des livres circulent « en cachette », cela signifie-t-il qu’ils sont totalement interdits ou simplement que leur accès est limité ? Comment expliquer que des dizaines d’autres détenus politiques aient pu lire librement pendant leurs incarcérations, parfois des centaines d’ouvrages ?
Il est indéniable que l’Algérie est une dictature féroce qui empêche ses propres citoyens de s’exprimer librement, les réprime brutalement et les pousse à une mort lente et silencieuse, quitte à entraîner le pays dans leur chute. Dénoncer cette réalité est un devoir moral et politique.
Cependant, cette dénonciation doit s’appuyer sur des faits vérifiables. Les milliers de détenus d’opinion qui ont connu les prisons algériennes ces cinq dernières années — de Louisa Hanoune (mai 2019-février 2020) à Ihsane El Kadi (décembre 2022-octobre 2024) en passant par Raouf Farah, Abdelkrim Zeghilèche et bien d’autres — peuvent tous témoigner de la présence de livres dans les établissements pénitentiaires algériens. Dans les prisons algériennes, il y a des livres. C’est un fait que ni Boualem Sansal ni Kamel Daoud ne peuvent nier. La rigueur factuelle n’affaiblit pas la critique du régime algérien ; au contraire, elle la renforce en lui conférant une crédibilité indispensable.
