
« Boualem Sansal a créé un multivers profondément cohérent » (Lisa Romain, spécialiste de l’auteur)
Boualem Sansal, écrivain franco-algérien de 81 ans, vient d’être libéré après une année de détention en Algérie. Arrêté le 16 novembre 2024 pour des propos controversés sur les frontières algériennes, il avait été condamné à cinq ans de prison ferme avant d’être gracié le 12 novembre 2025 par le président Tebboune, grâce à l’intervention du président allemand Frank-Walter Steinmeier. Dans cet entretien avec Lisa Romain, auteure de Boualem Sansal à l’épreuve du réel, il ne s’agit pas de commenter l’actualité mais d’effectuer une immersion dans l’œuvre littéraire de l’auteur et d’en découvrir les différentes facettes. Avec elle, on découvre un écrivain dont les différents livres révèlent une évolution profonde : de la dénonciation virulente du totalitarisme et de l’islamisme à une aspiration plus apaisée vers la paix et la réconciliation. Entre fiction spéculative, réflexion historique et lettres engagées, Sansal construit inlassablement un multivers romanesque où la même catastrophe se répète, mais sans jamais déteindre sur son désir ferme et son espoir de mettre en place une communauté de lecteurs capable de briser ce cycle mortifère.
« Je suis entrée en littérature comme on enfile une tenue de combat ». Cette formule de Sansal est frappante. Comment comprenez-vous cette dimension combative de son engagement littéraire ? S’agit-il d’un combat politique, existentiel, ou les deux à la fois ?
La formule est effectivement frappante, et elle a frappé : elle a été largement relayée, et peut-être pas toujours utilisée à bon escient. Boualem Sansal voulait dire par là, je suppose, que l’écriture lui avait permis de lutter contre la prostration, le chagrin et l’isolement dans lesquels s’enfonçaient les intellectuels, artistes et écrivains de sa génération lors de la décennie noire. L’écriture et la littérature l’ont porté et lui ont donné l’énergie vitale et le courage nécessaires pour dénoncer haut et fort tout ce qu’il avait observé, souffert, et qu’il ne pouvait plus supporter de garder pour lui. Écrire a permis à cette personne, de toute évidence douce et réservée (il se dit souvent lui-même timoré, timide, pusillanime, modeste – et je ne crois pas qu’il s’agisse d’une posture affectée), d’entrer dans l’arène et de prendre publiquement des positions critiques, alors même qu’il était dans une situation professionnelle qui rendait cette dénonciation du pouvoir et de l’islamisme d’autant plus lourde d’enjeux (et il a effectivement fini par perdre son poste).
Mais une fois tirée d’un contexte où elle s’entendait parfaitement, puis transposée dans celui, très envenimé, qui a suivi son arrestation, j’ai parfois eu peur que cette déclaration ne brouille les pistes. En effet, elle ne correspondait plus à l’orientation de plus en plus ouvertement pacifiste prise par Boualem Sansal, dont toutes les dernières œuvres parlent de paix et de réconciliation. Ainsi, il s’est en quelque sorte autorisé à renouer avec les slogans idéalistes de sa jeunesse, qu’il avait rejetés après que les lendemains se sont mis à déchanter (voir à ce sujet, par exemple, Dis-moi le paradis et les pages que Tarik consacre à sa jeunesse). Quand il parle de sa volonté d’œuvrer pour la paix, il garde toujours une légère distance amusée qui montre qu’il a conscience du soupçon de naïveté et/ou de grandiloquence prétentieuse qui naît d’un tel objectif ouvertement affiché. Cependant, il montre aussi qu’il a réinvesti ces slogans, leur a rendu du sens, et qu’il refuse à présent de trouver cette ambition ringarde ou niaise. Cependant, il montre aussi qu’il a réinvesti les slogans désémantisés de sa jeunesse et qu’il refuse à présent de trouver niaises ou ringardes les belles idées qu’ils véhiculent. C’est que son parcours lui a permis d’en mesurer pleinement la signification. Bref, cette évolution est très nette, et j’ai craint que cette déclaration certes percutante ne soit trop facilement retournée contre lui par ceux qui voulaient salir son image et le présenter comme un écrivain belliqueux, en intelligence avec les ennemis de l’Algérie. Ceci dit, cela ne veut pas dire non plus que Boualem Sansal n’est pas quelqu’un qui s’engage fermement, ni qu’il a dissous toutes ses convictions et ses critiques dans un renouveau baba cool dégoulinant. Disons que c’est un combat par les mots au service de la paix.
Dans votre livre Boualem Sansal à l’épreuve du réel, il est écrit que Sansal « a façonné une littérature de l’indicible, malgré la censure, le silence et le doute. » Pourriez-vous développer ce concept de « littérature de l’indicible » ?
À vrai dire, je suis un peu embarrassée par cette question car ce n’est pas moi qui ai écrit cela, il provient de la quatrième de couverture, et je n’étais pas très satisfaite de cette phrase, que je trouvais un peu creuse, et propre à faire réagir agressivement les détracteurs. On ne peut pas empêcher ces réactions agressives sans doute, mais je me disais qu’il valait mieux éviter de tendre certaines perches si ça ne correspondait pas totalement à la réalité : la censure prenant apparemment en Algérie des chemins plus insidieux, ce seul mot risquait à mon sens d’amener certains lecteurs à réfuter intégralement le livre avant même qu’il n’ait été ouvert.
Et puis, avec le temps, je trouve que la formule « dire l’indicible » est devenue un cliché qui, pour cela, s’est un peu vidé de son sens. Il y a aussi que cette formule, sortie du contexte de la fin des années 90 et du début des années 2000 (où elle a constitué une motivation qui a permis de continuer à écrire), contribue aujourd’hui à donner l’impression erronée que Boualem Sansal a toujours composé seul contre tous. D’une part, cette idée ne rend pas justice à ceux qui ont, eux aussi, osé exprimer les mêmes critiques et, d’autre part, marginaliser la pensée de Sansal était un peu arrangeant pour ceux qui voulaient faire oublier qu’il fut un temps où ils étaient en large part d’accord avec la plupart de ce qu’il écrivait et disait.
L’enfant fou de l’arbre creux et Rue Darwin semblent esquisser une auto-histoire à travers la fiction. Comment Sansal transforme-t-il l’expérience personnelle en matériau romanesque ? Quelle est la part du vécu et celle de l’invention dans cette reconstruction de soi ?
Il est très troublant de relire aujourd’hui L’Enfant fou de l’arbre creux (2000) : dans la mesure où Boualem Sansal avait analysé avec acuité ce qu’il observait quand il écrivait le roman, et dans la mesure ensuite où la situation politique qu’il dénonce a, semble-t-il, stagné, on dirait vraiment qu’il décrit à l’avance sa propre situation lorsqu’il raconte les déboires de Pierre avec la justice : son procès en arabe classique, les visites de politiciens louches, les prétextes officiels avancés pour justifier sa détention, les accusations de collusion avec des puissances étrangères qui conspirent à nuire à l’Algérie… La conjonction de ces deux facteurs (le sens de l’observation et la stagnation) produit un cas assez fascinant d’autobiographie par anticipation.
« Le dernier train d’Erlingen » de Sansal : une allégorie sur le péril islamiste et capitaliste
Il reste qu’à mes yeux, Pierre et Yazid ne sont pas Boualem Sansal. Ils sont, comme tous ses héros d’ailleurs, des projections imparfaites et déformées de lui-même, incarnant et grossissant telle ou telle possible faille ou dérive qui pourraient être les siennes, et qu’il cherche de la sorte à conjurer. De cette manière, il réfléchit à tous les écueils auxquels peut se heurter la volonté de s’engager sans que cela ne le conduise pour autant à se désolidariser de personnages qui sont aussi ses relais. Ainsi, Pierre est sympathique, il œuvre indiscutablement pour le rapprochement des uns et des autres, mais il a en commun avec Tarik de céder à une forme de délire messianique (« En vérité je vous le dis » ; « Je suis celui qui devait venir », disent-ils tous deux) qui confine à la mégalomanie. Ces deux personnages ont tendance à devenir trop grandiloquents, pompeux, abstraits, sans suffisamment balayer devant leur porte (Tarik et Pierre ne sont pas corrects avec les femmes, par exemple). À l’opposé de ces meneurs que menace peut-être la mégalomanie se trouve le corollaire de la figure du messie : le martyr. Ce n’est pas mieux : le martyr se replie, se complaît en quelque sorte dans la douleur mais, comme n’est pas Jésus qui veut, ces sacrifices ne servent à rien, à personne, et ils ont lieu dans l’indifférence générale. C’est le cas de Rachel et de Yazid, dont les scrupules et l’élégance se colorent parfois de lâcheté. D’ailleurs, Yazid est, selon moi, un double inversé : il partage des traits biographiques avec l’auteur et, comme tous les héros de Sansal et Sansal lui-même, il veut rétablir des vérités historiques et s’indigne de la politique du gouvernement algérien ainsi que de la progression de l’islamisme. Mais c’est un personnage passif, pessimiste, un peu geignard, et finalement, il choisit l’exil, en ayant gardé tout le fruit de ses recherches pour lui seul. Et puis, à côté de ces profils-là, il y a l’ingénu, qui écoute son instinct sans se documenter ni se soucier des conséquences, façon Ati ou Malrich. Cela a ses avantages, quand on considère que le fameux « c’est plus compliqué que ça » sert parfois à paralyser toute initiative et toute revendication, même quand elle paraît aller de soi. Or, ce n’est pas totalement satisfaisant non plus car ces héros-là commettent des maladresses qui n’arrangent pas forcément les choses. Leur ignorance les amène à des raccourcis qui n’arrangent pas non plus les choses. On trouve encore un autre type : le bourru intègre au grand cœur, dont l’intransigeance est admirable mais implique une rudesse qui risque fort de faire fuir tout le monde (Lamia, Ute, et même Larbi).
Dans Le Serment des Barbares, Le Village de l’Allemand ou le journal des frères Schiller et Dis-moi le paradis, Sansal revient constamment sur le totalitarisme religieux. Comment évolue son analyse de l’islamisme au fil de ces romans ?
Sansal a pris de la hauteur, et de la distance. Cela ne veut pas dire qu’il a renoncé à dénoncer l’islamisme, qui pour lui est de toute façon largement politique – et il n’a jamais, à ma connaissance, accordé de crédit à l’idée que l’on trouve exprimée çà et là selon laquelle, après tout, l’islamisme pourrait constituer une option acceptable dans les pays où les habitants semblent le réclamer massivement. Par contre, il est clair que ses positions sur l’islam et, plus largement, sur la religion elle-même, ont fait l’objet dans les dernières œuvres d’un réexamen scrupuleux ; ayant identifié, dans sa dernière lettre ouverte, la religion comme l’un des principaux obstacles à la paix, il a pourtant cherché à comprendre pourquoi on ne pouvait néanmoins pas totalement faire sans. Cela se voit dans Abraham. Le fait de passer par la représentation de ce groupe farfelu qui pratique un judaïsme syncrétique lui a permis de mieux soupeser les choses en se libérant des tensions, des crispations, des émotions qui étaient susceptibles de parasiter une réflexion claire sur le rôle de l’islam. Abram et son clan s’obstinent, en dépit du bon sens, à rejouer à la lettre la geste d’Abraham. Ils tiennent pour cela de nombreuses assemblées, au cours desquelles se déploient une réelle énergie intellectuelle, de l’érudition, une précieuse disposition à l’étude et à l’exégèse, ainsi qu’une forme de beauté hiératique liée au sacré. Mais tout cela est emprisonné, corseté et finalement amuï par des structures dont l’immuabilité paraît du coup incompréhensible et un peu folle. À voir évoluer à l’échelle réduite du roman ce petit groupe syncrétique qui incarne toutes les religions, cette idée s’impose naturellement et ne prend plus automatiquement l’air d’un propos polémique ou provocant.
Dans Vivre, Paolo et ses amis ont une réaction épidermique et refusent d’abord l’idée d’accueillir les religieux, quels qu’ils soient, dans leur vaisseau. Un rabbin, un imam et un prêtre sont renvoyés dos-à-dos, avec un même temps de parole et une représentation équitablement négative. Mais le narrateur, Paolo (qui est une autre projection déformée de Sansal dont il incarne la facette scientifique), rationnalise la situation de telle sorte qu’il finit lui-même par sentir confusément que ses raisonnements purement mathématiques tournent à l’inhumanité : il est certain que la froideur avec laquelle Paolo envisage de trier ceux qui doivent vivre et mourir n’est pas tolérable – et on pense évidemment aux camps, ou à l’effroi que provoque le même type de sélection dans Le Train d’Erlingen. Paolo, comme tous les autres héros sansaliens, a des objectifs sincèrement vertueux, et il finit par admettre que son approche n’est pas souhaitable, qu’on ne peut priver l’humanité de l’indispensable part de sacré qu’offre la religion. Et donc, lorsque le roman s’achève, il est prêt à transiger, à la condition bien sûr que les religieux admis soient de bonnes personnes et non des escrocs ou des politiciens déguisés.
Dans 2084-La fin du monde, Le Train d’Erlengen, Vivre : le compte à rebours, Sansal utilise la fiction spéculative pour dénoncer. Que nous disent ces univers cauchemardesques sur notre présent ?
Je trouve que ces quatre romans forment une sorte de multivers, auquel j’intégrerais aussi Abraham : des univers concurrents dans lesquels se déroule inlassablement la même catastrophe. À partir de 2084, Boualem Sansal exporte ses intrigues hors d’Algérie et entame un cycle profondément cohérent, où il représente la même apocalypse, mais dans des univers concurrents, certains ancrés dans l’Histoire et le réel (le Moyen-Orient du début du XXe siècle, la France contemporaine…), d’autres dans le futur de la dystopie ou de la science-fiction. L’univers de 2084 pourrait correspondre à l’après Vivre, à une Terre où ceux qui sont restés auraient finalement survécu aux immenses radiations de la Troisième Guerre mondiale. Le délire d’Elisabeth/Ute est émaillé de références à 2084 et autorise à considérer que les faits dont témoigne l’épistolière correspondent à la phase initiale de la guerre qui a permis la création de l’Abistan, mais vue d’Allemagne. Abram vit la fin de l’Empire ottoman, la fin d’un monde qui pour lui est une Apocalypse. Mais ce monde s’apprête à être rebâti sous l’emprise d’une religion déniant dorénavant toute pluralité et toute beauté transcendante. 2084 est un roman qui assure véritablement une transition, car il entretient aussi ce type de rapport avec Le Serment de barbares : l’Algérie telle qu’elle y est décrite se trouve pour ainsi dire projetée dans cet étrange univers (c’est très clair avec le passage sur l’abilanguisation, ou avec le jeu de réécritures des articles sur les langues).
Tout cela semble donc signifier que le présent est coincé dans un temps cyclique, dans une boucle temporelle dont on ne parvient pas sortir – à l’instar des conciliabules du clan d’Abram ! En même temps, la projection de cette catastrophe dans différents univers acquiert une valeur heuristique : Boualem Sansal utilise différentes loupes génériques et met à contribution leurs différentes logiques pour chercher à identifier au plus près ce qui empêche de sortir de cette spirale guerrière et destructrice – ce qui lui permet d’ailleurs déjà de présenter certaines conclusions dans sa Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre.
En outre, ces projections dans des genres de plus en plus ouvertement fictionnels – quand bien même ils ont bien sûr une dimension spéculative et se nourrissent du réel – permettent l’épanouissement d’une chose primordiale dans l’œuvre de Sansal : la joie, le plaisir d’écrire. À la fin de Dis-moi le paradis, l’Écrivain (Sansal, sans équivoque) dit qu’il est devenu le continuateur de Tarik, son narrateur fictif, dont il raconte les aventures. Il glisse au passage : « je m’éclate en grossissant [l]es aventures [de Kader – l’un des personnages] ». En relisant ces pages, la phrase m’a frappée. L’humour et la vitalité ont toujours été présents chez Sansal, mais à partir de la promulgation de la Charte, dans les chapitres de Rachel (l’un des deux diaristes du Village de l’Allemand) et dans Rue Darwin, ils s’absentent significativement. Ces deux narrateurs prostrés et leur récit sans gaîté traduisent peut-être une forme d’accablement de l’auteur, mais ils sont aussi le symptôme alarmant d’une tendance mortifère à l’autoflagellation et à l’apitoiement qu’il réfute. Le suicide de Rachel et l’exil de Yazid sont des repoussoirs, des façons de refuser de céder à résignation et au chagrin. Le roman sans humour s’en voit totalement disqualifié. Ainsi, les univers des romans que vous évoquez sont certes cauchemardesques, mais en le relisant récemment, j’y ai vu encore plus nettement la façon dont ils permettaient à l’auteur, à nouveau et plus que jamais, de « s’éclater en grossissant ».
Boualem Sansal se met dans un face-à-face avec ses interlocuteurs dans deux de ses livres : Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes et Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre. Comment analysez-vous son recours au genre épistolaire ? Est-ce un dialogue sincère ou plutôt une stratégie rhétorique pour dénoncer ?
Je pense vraiment que c’est le rêve sincère d’un dialogue que la lettre rend virtuellement possible. Boualem Sansal a toujours été dans une volonté d’échange, d’entraide, d’alliance, mais il a eu bien des occasions de constater que, pour de multiples raisons, les gens ne lisaient pas vraiment, et qu’ils n’écoutaient pas vraiment non plus, limitant le propos qu’ils reçoivent à ce qui les intéresse, à ce qu’ils pensent déjà, et à ce qu’ils veulent entendre. J’ai perçu une vraie tristesse à propos de cette communication défaillante, touchante de la part de quelqu’un qui revendique tant son désir de parler aux gens, à tous les gens (tous les témoignages de ceux qui l’ont rencontré concordent sur ce point ; Boualem Sansal est une personne liante et d’une surprenante disponibilité). Pour ma part, quand je lis ces lettres, j’entends bien une voix, et je n’y vois pas de stratégie rhétorique. Au fond, il n’a d’ailleurs même pas besoin d’en élaborer une : comme je vous le disais, chaque genre actionne de façon quasi autonome ses propres leviers et laisse ainsi plus de latitude à ce que l’auteur veut vraiment exprimer de plus personnel. Le genre épistolaire est naturellement riche de tout le prestige contestataire que lui ont apporté les Lumières – c’est un genre qui connote déjà en soi la dénonciation des abus du pouvoir politique et religieux. Cela permet à l’auteur de mieux profiter de la possibilité unique qu’offre la lettre de construire les conditions d’un échange intime qui permet de prendre le temps de dire à son interlocuteur ce qu’on veut lui dire en toute sincérité, sans craindre d’être coupé ou tiré dans une direction qu’il ne veut pas forcément prendre.
Dans l’œuvre de Sansal, l’Histoire tourne autour d’elle-même, se répète et se nourrit de ses propres contradictions et tragédies. Le thème de l’éternel retour y semble récurrent. Son pessimisme historique semble absolu. Voit-il une issue possible, ou sommes-nous condamnés à répéter les mêmes erreurs ?
Vous avez parfaitement raison lorsque vous écrivez que, dans les romans de Boualem Sansal « l’Histoire tourne autour d’elle-même, se répète et se nourrit de ses propres contradictions et tragédies ». La modulation d’une catastrophe qui est toujours un peu la même, mais qui ne cesse d’advenir dans des univers fictionnels différents donne en effet l’impression d’un angoissant et perpétuel retour au point de départ. Cela concourt à illustrer le pessimisme historique dont vous parlez. Ceci étant dit, la fin, chez Sansal, est généralement ambiguë : la sortie semble toujours entrevue. Si on voit le verre à moitié vide, on peut considérer que ces horizons aperçus sont rageants parce qu’il s’en faut de peu pour les atteindre mais qu’on n’est jamais sûr qu’ils le seront. Tout est toujours laissé en suspens, ou alors se termine de façon si étrange qu’on ne peut pas avoir la certitude que l’ensemble de ce qu’on a lu ne provient pas d’un délire né du déni (on sait Elisabeth délirante et schizophrène : qui peut certifier qu’elle n’est pas l’auteur de l’intégralité du récit ? Quant au narrateur d’Abraham, l’auteur nous prévient dès l’avertissement qu’il appartient au lecteur de juger de sa raison…).
Toutefois, un espoir se profile presque toujours, timide : sortir de la boucle grâce à la constitution d’une communauté de lecteurs. La liste est longue qui atteste de cet espoir toujours renouvelé : le lecteur « vrai témoin » qui s’esquisse en creux à la fin du Serment des barbares ; le post-scriptum de Pierre demandant que ses volontés soient lues et transmises à tous les protagonistes du roman, mais aussi aux habitants des lieux qu’il a traversés ; l’écrivain qui tient en haleine la clientèle du Bar des Amis en prolongeant les récits de Tarik ; Malrich qui lit en direct le journal de son frère et prend la suite, atténuant le redoutable échec de son aîné ; la petite Allemande Nele qui s’apprête à poursuivre le « livre qui reste à écrire » d’Elisabeth et de sa fille ; ces étranges rapports extraterrestres qui attestent d’une lecture attentive du récit de Paolo. En y pensant, je m’aperçois que les seuls épilogues vraiment pessimistes sont ceux où les personnages forcent leur sortie du cycle par une fuite solitaire au lieu de créer les connexions internes qui, seules, auraient le pouvoir de faire enfin exploser le système de l’intérieur (je pense ici à Lamia, Yazid, et dans une certaine mesure à Ati). L’espoir paraît donc résolument placé dans l’alliance de toutes les bonnes volontés, même s’il reste à trouver le moyen le plus efficace de les atteindre et de les regrouper.
C’est un espoir qui semble porter Boualem Sansal lui-même : il paraît poussé par un désir de nouer des liens sans jamais baisser les bras pour y parvenir, tentant chaque fois pour cela de nouvelles approches. Un exemple : ayant constaté, d’une part, que les gens ne pouvaient pas forcément consacrer à son œuvre littéraire toute la vigilance et la concentration qu’elle requiert idéalement et que, d’autre part, le débat médiatique ne permettait pas comme il l’avait espéré la libre circulation des idées et les échanges constructifs, il a progressivement imaginé un tiers lieu. Il est étonnant de voir a posteriori se construire d’une manière implacable cette troisième voie, qui aboutit notamment à vouloir ouvrir un site internet. Ce projet, qu’il évoque dans la Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde…, consiste à inviter ses lecteurs à le rejoindre pour discuter, échanger des sources. Cela permettrait de dépasser les limites respectives de la littérature (sa portée insuffisante) et de la parole médiatique, qui n’est clairement pas satisfaisante (déjà au début de Dis-moi le paradis, l’écrivain se plaint du fait que les médias français veuillent le faire parler sans l’avoir lu, et qu’ils le conduisent à des échanges qui le laissent insatisfaits). Avec un tel espace, bien des problèmes sont résolus. Le site qu’il imagine permettrait à la fois de garder le contrôle de ce qu’on dit sans se laisser dévier ou intimider par les logiques agonistiques et radicales du débat actuel, et d’interagir réellement avec ses lecteurs – ne se contentant plus de matérialiser ces interactions dans des livres. Car, pour revenir à votre question, pour Sansal, il suffirait de trouver le moyen d’interagir, d’allier nos forces et nos savoirs pour ne plus répéter les mêmes erreurs (c’est l’idée exprimée dans Vivre : chacun doit monter dans le vaisseau avec toutes ses connaissances, ses idées, ses livres…). S’affirme de plus en plus nettement l’idée qu’il faut définitivement arrêter de penser par confort qu’un individu, ou petit groupe d’individus, peut résoudre quoi que ce soit.
Au-delà de la diversité des genres et des thèmes, qu’est-ce qui unit fondamentalement tous les écrits de Sansal ? Y a-t-il une obsession centrale, un projet unique qui traverse toute cette production ?
L’œuvre de Boualem Sansal est profondément cohérente. Pour moi, le désir d’une alliance sincère, d’une union à égalité avec ses lecteurs (par-delà le lieu commun postmoderne du lectant et de son implication) est une clé de compréhension essentielle. Je trouve très originale aussi sa remise en question constante de ses narrateurs. Lorsqu’on lit les romans écrits à la 1ère personne, d’ingénieux signaux nous invitent toujours à conserver une forme de méfiance, sans que ne soient pourtant disqualifiées leurs idées principales. Cela va finalement dans le même sens : par là Boualem Sansal rappelle que même les gens sympathiques et vertueux ont leurs limites, et qu’il est absolument dérisoire d’attendre d’un seul homme, soit-il cultivé, savant, documenté, énergique, audacieux, courageux, charismatique, honnête, intransigeant, moralement élégant… qu’il démêle seul des situations notoirement inextricables. Le leader, c’est celui qui est sûr de son bon droit et dont la voix porte (ce que sont des narrateurs comme Pierre, Tarik, Malrich, Ute), on a envie de le suivre mais il n’est en vérité pas raisonnable d’espérer que quiconque soit en mesure de fournir clés en mains solutions et réponses. Il faut s’unir et, conformément à l’éthique du débat curieux soutenue par Sansal, tout le monde est invité. Cela se manifeste à l’échelle de l’œuvre par le foisonnement incessant des références, des plus populaires aux plus hermétiques. Sans cesser d’être profondément cohérente et singulière, cette œuvre emprunte à tous les genres, à tous les registres et à toutes les disciplines, se nourrit de tout, s’abreuve à toutes les sources. Cette ouverture d’esprit congédie à la fois tout snobisme érudit et toute vulgarisation condescendante. J’y vois de la part de l’auteur une façon de chercher à inclure un maximum de lecteurs, non pour prétendre les guider, mais pour s’en faire de futurs « amis », appelés par l’auteur à le compléter et à l’accompagner, en symbiose.
Lisa Romain, Boualem Sansal à l’épreuve du réel, Paris, éditions du Cerf, 2025, 640 pages, 29 €.

ce genre d’article et d’interview doivent etre traduit en arabe pour juguler l’ignorance ambiante