Eva Illouz et le malaise des intellectuels juifs

Il y a des moments où l’histoire bégaye. Des moments où les lignes de fracture traversent non pas les frontières géographiques, mais les consciences individuelles. Eva Illouz, sociologue de renommée mondiale, connait aujourd’hui cette solitude particulière qui afflige ceux qui refusent les simplifications binaires. Prise entre deux feux – celui du néosionisme autoritaire de Netanyahu et celui d’un antisionisme qui cache souvent mal ses vieux démons antisémites – elle incarne le malaise d’une génération d’intellectuels juifs qui se retrouvent indésirables partout.

L’ironie est cruelle, presque obscène. En Israël, le ministre de l’Éducation Yoav Kisch lui a refusé le Prix Israël sous prétexte qu’elle avait signé en 2021 une pétition demandant à la Cour pénale internationale d’enquêter sur d’éventuels crimes de guerre commis par l’armée israélienne. Qu’importe qu’elle ait défendu le droit d’Israël à exister, qu’elle ait dénoncé le Hamas avec vigueur, qu’elle ait combattu l’antisémitisme sur les campus occidentaux avec une énergie que peu peuvent revendiquer. Pour le gouvernement de Netanyahu, critiquer l’occupation, c’est trahir. La nuance est devenue une forme de subversion.

Et voilà qu’à Rotterdam, cette même intellectuelle se voit annuler sa conférence à l’université Erasme – institution qui porte pourtant le nom d’un humaniste qui incarnait l’esprit critique européen. Le motif invoqué est son affiliation à l’Université hébraïque de Jérusalem. Pas ses idées. Pas ses écrits. Son affiliation. Illouz a répondu avec une ironie cinglante qu’elle était « ravie » qu’une « décision authentiquement antisémite » ait été prise démocratiquement. Mais le sarcasme, aussi libérateur soit-il, ne cache pas la blessure.

L’Université Érasme de Rotterdam, il faut le dire clairement, n’a pas agi par courage intellectuel mais par lâcheté politique. Elle a cédé à la pression d’un climat où la peur de déplaire vaut plus que la liberté de penser. Elle a préféré le conformisme à l’audace. Dans cette affaire, ce n’est pas seulement Eva Illouz qui a été humiliée, c’est l’université elle-même qui s’est déshonorée.

Mais regardons plus loin. Ce qui arrive à Eva Illouz n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’une époque où les intellectuels juifs qui refusent de choisir entre deux extrémismes se retrouvent piégés dans un étau. D’un côté, un nationalisme israélien qui devient chaque jour plus autoritaire, plus messianiste, plus intolérant envers toute critique. Illouz elle-même l’a dit : le gouvernement Netanyahu s’attaque méthodiquement au système judiciaire et aux universitaires, dans un combat sur l’âme d’Israël.

De l’autre côté, un antisionisme occidental, souvent sous-tendu par un islamisme sous-terrain, un conformisme pro-islamiste ou un vieil antisémitisme d’obédience chrétienne, qui glisse dangereusement vers des formes d’exclusion qui rappellent les pratiques sombres d’avant. Quand on annule une conférence non pas pour ce que dit quelqu’un, mais pour son appartenance institutionnelle à une université israélienne, on franchit une ligne rouge. On réintroduit le principe de la culpabilité collective. On restaure la logique du boycott identitaire.

Les intellectuels juifs progressistes se retrouvent ainsi dans une situation intenable. S’ils critiquent la politique d’occupation israélienne, ils sont accusés de trahison par leur propre gouvernement. S’ils défendent le droit d’Israël à exister, ils sont ostracisés par une partie de la gauche occidentale. S’ils tentent de maintenir une position nuancée – critiquer l’occupation tout en combattant l’antisémitisme – ils deviennent indésirables des deux côtés. Ceci sans évoquer le monde musulman où la parole juive n’a aucune existence dans l’espace publique, y compris dans les pays qui ont normalisé leurs relations avec Tel Aviv.

Ce malaise n’est pas qu’intellectuel, il est existentiel. Il touche à la possibilité même d’habiter le monde en tant que juif critique et lucide. Car ce que révèle le cas d’Eva Illouz, c’est l’étroitesse croissante de l’espace pour la pensée complexe. Nous vivons une époque de simplifications brutales, où chacun doit choisir son camp, arborer ses couleurs, hurler avec les loups. La nuance est devenue suspecte. La complexité est perçue comme une forme de duplicité.

Le danger est immense. Car lorsqu’on pousse les intellectuels juifs progressistes dans leurs retranchements, lorsqu’on les oblige à choisir entre l’appartenance communautaire et l’universalisme critique, on prend le risque de les voir basculer. Certains, épuisés par les attaques venues de toutes parts, pourraient se replier sur des positions nationalistes par réflexe de survie identitaire. D’autres pourraient sombrer dans un universalisme abstrait qui refuse de voir la spécificité de l’antisémitisme. Dans les deux cas, c’est la pensée critique qui en pâtit.

Ceci dit, Eva Illouz n’est pas une martyre. Lucide et combative comme elle est, elle continuera sans doute à écrire et à penser. Mais son cas doit nous alerter. Car ce qui lui arrive aujourd’hui préfigure ce qui attend toute une génération d’intellectuels juifs qui refusent les enfermements identitaires et les simplifications idéologiques. L’époque qui s’annonce sera rude. Elle le sera pour tous ceux qui croient encore que la pensée peut résister aux pressions des camps, que l’intelligence critique peut survivre aux injonctions tribales. Dans cette nouvelles bataille, Rotterdam a choisi la peur et Tel-Aviv a choisi l’autoritarisme. Entre les deux, il reste à inventer des espaces de résistance pour la pensée. C’est là, dans ces interstices menacés, que se joue aujourd’hui l’avenir de l’intelligence critique. Malgré elle, Eva Illouz en est peut-être devenue l’emblème.

One thought on “Eva Illouz et le malaise des intellectuels juifs

  1. Bj
    Je suis, politiquement, contre tte forme de censure. Les intellectuels israéliens, libéraux , de gauche , du Camp de la paix, y compris Eva , ont tous soutenu l’épuration ethnique , le génocide en cours des Palestiniens. Pour ma part, ils ont franchi le Rubicon.
    Bien amicalement
    Rachid

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