
« L’Algérie et la Palestine me collent à la peau » (Robert Zimmerman, romancier suisse)
Robert Zimmerman partage bien plus qu’un nom avec Bob Dylan : dans son roman La véritable histoire de Bob Dylan, cet ancien humanitaire imagine l’icône américaine réfugiée dans la basse casbah d’Alger, gardien d’une bibliothèque secrète de manuscrits juifs. À travers ce récit nocturne absurde et féroce, l’auteur explore les traces effacées du judaïsme maghrébin, critique frontalement la politique israélienne et dessine les contours d’un « diasporisme » radical. Entre fiction biographique et engagement politique, ce Dylan désacralisé refuse d’être un prophète tout en portant un regard sans concession sur les conflis en cours dans le monde, notamment Israël-Palestine, territoire qui « colle à la peau » de Zimmerman depuis ses études d’arabe et d’hébreu à Birzeit et Jérusalem il y a trente ans.
Vous portez le nom que portait Bob Dylan à la naissance. Mais votre roman va bien au-delà de cette coïncidence : vous faites de Dylan le narrateur d’une nuit entière à Alger, racontant sa vie à un visiteur. Pourquoi avoir choisi cette forme narrative du récit nocturne ? Qui est cet homme venu le rencontrer dans la basse casbah ?
Un homme, rencontré à Alger, prétend en effet être Bob Dylan et, une nuit durant, raconte sa vie, faisant des allers-retours entre la vie véritable de Dylan et une vie inventée, qui est un peu ma vie fantasmée. A partir du moment où j’inventais à Dylan une vie parallèle sous son nom, qui est aussi le mien, cela me semblait assez naturel d’appeler cela « La véritable histoire de Bob Dylan ». Le récit débute en 1966 et court jusqu’à aujourd’hui, couvrant près de soixante ans. Lui donner la forme d’une rencontre durant une nuit était une manière de resserrer, de rendre plus compact, plus présent aussi, le récit. L’homme qui rend visite à Dylan et participe à ce que j’aime appeler un dialogue à une voix (l’interlocuteur est présent mais on ne l‘entend jamais) se fait appeler Mr Jones, qui est un personnage de la chanson Ballad of a thin man, dans laquelle Dylan décrit un monde étrange et un peu absurde où il s’adresse à ce Mr Jones, où il l’interpelle, sans que l’on sache jamais qui il est. Dylan a juste dit de lui un jour, dans une interview, qu’il porte des bretelles.
Votre roman s’ouvre sur ces mots de Dylan refusant d’être « la conscience de sa génération ». C’est un Dylan désacralisé, presque trivial, qui aime « pisser dans l’évier » et « compter les enfants morts ». Comment avez-vous construit ce personnage qui déconstruit le mythe tout en restant profondément Dylan ?
Le point de départ du roman, c’est le Dylan des années 1960, celui de la lutte pour les droits civiques, du mouvement anti-guerre, etc. Puis il y a cette période en 1966 où il disparaît durant neuf mois après un accident de moto. J’ai eu envie d’imaginer ce qu’il avait bien pu faire, fuyant la médiatisation dont il était l’objet. J’ai essayé d’amener de l’absurde dans le récit et, forcément, cela rend le narrateur plus humain. Il y a aussi beaucoup d’absurde dans les chansons de Dylan. Peut-être est-ce cela qui vous donne le sentiment que le personnage reste assez dylanien.
Au cœur de votre roman se trouve une bibliothèque de vingt-quatre mille manuscrits enfouie sous un hôtel d’Alger. Dylan y devient gardien et entre en dialogue avec différents courants du judaïsme. D’où vient cette idée d’une bibliothèque cachée en Algérie ? Quelle « véritable histoire des Juifs » cherchez-vous à révéler à travers ces manuscrits ?
J’ai eu la chance de travailler en Algérie au début des années 2000, juste après la terrible décennie noire. Alors que j’ai travaillé dans d’autres contextes en guerre ou en crise (Afghanistan, Syrie, Irak, Yémen et d’autres), quelque chose de l’Algérie m’a collé à la peau. Quant à l’improbable bibliothèque de manuscrits juifs, elle est le résultat d’une frustration, d’une tristesse d’avoir vu le passé juif de pays comme l’Algérie, le Yémen ou l’Irak, justement, qui a été si riche, s’évanouir. Cette bibliothèque, elle ne raconte pas seulement le passé mais aussi un futur désiré, un futur où ces pays retrouveraient cette part d’eux-mêmes qu’était ce passé juif.
Le livre parle également d’Israël et de Palestine. Je crois que ce qu’on peut faire de mieux pour aider les Palestiniens, c’est de faire en sorte que des Juifs continuent à vouloir vivre parmi les non-juifs. C’est également de faire en sorte qu’ils aient envie de vivre à nouveau dans les pays où ils ont leurs racines.
Vous faites le procès justement, d’Israël et notamment de Netanyahou à travers votre personnage de Dylan devenu « diasporiste ». Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette position à travers la fiction ?
J’avais envie d’écrire sur la Palestine, une réalité très présente pour moi depuis longtemps. Il y a trente ans, j’ai étudié l’arabe à l’Université de Birzeit, près de Ramallah, tout en prenant des cours d’hébreu à Jérusalem. La Palestine, depuis, comme l’Algérie, me colle à la peau. J’avais toutefois envie de venir à la Palestine par des chemins de traverse, plutôt que d’annoncer « Voici un roman sur la Palestine ». La Palestine est présente, tout comme d’autres lieux, comme l’Algérie ou la Bosnie, et tout comme une palette de personnages – Stéphane Hessel, Che Guevara, Ben Bella, Myriam Makeba, etc., comme pour placer la Palestine dans une humanité plus large.
Vous traitez de sujets extrêmement sensibles – Israël-Palestine, l’identité juive, le passé colonial – mais avec un « humour féroce, original et élégant ». Comment dose-t-on l’humour quand on aborde de telles questions ? N’y a-t-il pas un risque de banalisation ?
Comme je le disais, j’ai essayé d’apporter passablement de l’absurde dans ce roman. Parfois on en sourit, parfois pas. Qu’est-ce qui est plus absurde, entendre le narrateur dire qu’il pisse dans l’évier quand il se brosse les dents ou qu’il s’assoit sur la pente du toit pour compter les enfants morts ? Ce n’est évidement pas à moi de dire si l’humour est suffisamment bien dosé ou si on bascule dans la banalisation. Au lecteur de juger.
Après vingt-trois ans dans l’humanitaire, principalement dans des zones de conflit (Afghanistan, Yémen, Irak, Algérie), vous faites aujourd’hui le procès politique d’Israël à travers un roman. L’écriture a-t-elle remplacé l’action humanitaire ? Ou est-ce une autre forme d’engagement, peut-être plus radicale ?
Je ne sais pas si je fais le procès politique d’Israël. Je parle d’une situation, avec un regard critique sur Israël, c’est vrai. Seulement, je ne suis pas plus juge que le Dylan rencontré à Alger n’était la conscience de sa génération.
Pour pouvoir travailler dans des contextes de guerre, les organisations humanitaires doivent montrer une neutralité aussi parfaite que possible. Elles l’exigent aussi de leurs collaborateurs et c’est pour cela que je n’ai jamais travaillé dans le contexte Israël-Palestine. Même si j’ai étudié l’hébreu parallèlement à l’arabe, j’ai été tôt actif dans le monde associatif et plus militant. J’aurais pu être perçu comme trop partial. Accepter de rester neutre, c’est un choix à faire. Ceci dit, c’est tout sauf être indifférent. J’avais bien sûr mes propres opinions sur les contextes où j’ai travaillé, que ce soit en Syrie, au Sud Soudan ou ailleurs. Le tout était que cela n’impacte pas mon travail.
Je ne crois pas qu’écrire un roman soit un engagement radical. Comme le dit le narrateur du roman : « Une chanson ne peut pas changer le monde, une histoire non plus ». Sincèrement, l’engagement humanitaire est pour moi plus radical qu’écrire un livre ou participer à des débats. Je comprends que, comme observateur, on puisse être dérangé ou même choqué par la prudence, le côté timoré des humanitaires mais ils sont nécessaires. Quitter son confort, s’exposer à la guerre, à la torture, à la souffrance humaine, accepter le risque sécuritaire qui ne disparaît jamais est plus radical que d’écrire un livre. Sinon que certains, c’est vrai, sont emprisonnés en raison de ce qu’ils ont écrit.
Robert Zimmerman, La véritable histoire de Bob Dylan, Boumerdès-Paris, éditions Frantz Fanon, 2024, 200 pages, 1000 DA ; 16 €.
