
La littérature francophone sans accord ni décor
Ce n’est pas un hasard si, au moment où la France débat de la fin des accords de 1968 et où l’Algérie bannit de son Salon du livre les maisons d’édition qui portent encore la voix libre — Gallimard, Franz Fanon, Koukou, Tafat —, la littérature se retrouve, une fois de plus, prise entre deux censures : celle de la peur et celle du pouvoir. D’un côté, Paris s’enferme dans sa propre crise identitaire, cherchant à redéfinir ses alliances à coups de décrets et de symboles ; de l’autre, Alger se replie dans une crispation autoritaire où le livre devient suspect dès qu’il respire un peu trop d’air libre.
Le SILA, jadis espace de rencontre, s’est transformé en scène de tri. On n’y célèbre plus la parole, on la trie à la douane. La francophonie, jadis promesse d’un pont entre les rives, devient un territoire en ruine. L’université algérienne s’anglicise, croyant s’ouvrir, mais elle se ferme à sa propre mémoire ; la France, quant à elle, érige des murs politiques contre ceux-là mêmes qui ont nourri sa langue. Et pendant ce temps, Boualem Sansal est emprisonné, Christophe Gleizes réduit au silence, et des éditeurs, fatigués mais debout, continuent de publier des livres que l’on ne montrera peut-être jamais. La littérature francophone n’a plus d’accord — ni diplomatique, ni culturel. Et plus de décor — ni salon, ni scène, ni public institutionnel.
Mais peut-être est-ce dans ce vide que renaîtra l’essentiel : une littérature affranchie du clientélisme, une parole libre qui échappe aux agendas des États. Peut-être renaîtra-t-elle là où ni les traités ni les frontières ne décident, dans le souffle des écrivains que nul pouvoir ne parraine.
