
« Aux portes du pouvoir, RN » : de la prophétie au constat
Pour la première fois, un texte porté par le Rassemblement national a été adopté à l’Assemblée nationale. À une voix près, la proposition de résolution visant à dénoncer l’accord franco-algérien de 1968 a reçu le soutien d’une partie de la droite républicaine et du groupe Horizons. Ce vote, au-delà de sa portée juridique quasi nulle, a une résonance symbolique immense : le RN n’est plus un parti d’opposition, il est devenu une force d’entraînement.
Et c’est précisément cette transformation qu’Arnaud Benedetti avait disséquée, presque prophétiquement, dans Aux portes du pouvoir.
Publié à la veille des élections européennes de 2024, l’ouvrage annonçait une victoire de Jordan Bardella et la normalisation politique du RN. Quelques mois plus tard, la dissolution surprise de l’Assemblée par Emmanuel Macron et l’émergence d’un RN première force parlementaire avec plus de onze millions d’électeurs ont confirmé l’intuition du politologue.
Ancien directeur de la communication de l’Assemblée nationale, Benedetti ne se contente pas de dresser le portrait d’un parti : il décrit une mutation culturelle. Selon lui, le RN a cessé d’être l’expression d’une colère marginale pour devenir le miroir des angoisses françaises. « De Mitterrand à Macron, la boucle est bien bouclée », écrit-il, observant que le jeune RN a pu « innocemment se débarrasser de la mauvaise réputation du vieux FN » tandis que « le vide ainsi créé retire au macronisme l’argument ultime et moralisateur dont il avait tant besoin pour se perpétuer. »
L’auteur montre comment, en dix ans, le RN a su exploiter les codes médiatiques, la personnalisation du leadership et le langage du bon sens pour s’installer dans le paysage républicain. Marine Le Pen, puis Jordan Bardella, ont reformulé le discours d’exclusion en promesse d’ordre et de clarté. En s’éloignant du folklore du vieux Front national, le parti a acquis cette « respectabilité » médiatique que ses opposants n’ont pas su lui contester.
Benedetti écrit que « la montée en puissance du Rassemblement national et la perspective de sa conquête de l’Élysée interrogent sur les responsabilités des uns et des autres dans cette ascension qui semble aujourd’hui irréversible, pour ne pas dire irrésistible. »
Mais la force du livre tient aussi à ce qu’il révèle en creux : la faillite des autres camps. L’ouvrage souligne combien la droite classique, fracturée et hésitante, a fini par servir de passerelle plus que de digue. Le vote d’aujourd’hui en est l’illustration éclatante. Ce n’est pas seulement le RN qui avance, c’est tout un pan de la droite républicaine qui lui ouvre la voie, au nom du réalisme politique.
Pour Benedetti, la victoire du RN n’est pas inéluctable par nature : elle est le produit d’un vide. Vide idéologique, vide de conviction, vide d’incarnation. La scène parlementaire de ce 30 octobre 2025 semble répondre à son diagnostic : la « dédiabolisation » n’est plus un projet, c’est un état de fait.
Reste à savoir si cette normalisation conduit à une intégration durable ou à un basculement plus profond. En donnant à voir les ressorts de cette conquête silencieuse, Aux portes du pouvoir ne se lit plus comme un essai politique, mais comme une radiographie de la démocratie française en mutation, où les lignes rouges se sont effacées sous le poids du réel.
Aujourd’hui, Benedetti n’a plus besoin d’un point d’interrogation dans son titre. « L’inéluctable victoire ? » Elle vient peut-être de franchir le seuil. Mais au fond, la vraie question à se poser est peut-être celle-ci : la classe politique française est-elle prête à une alternance de pouvoir ?
Arnaud Benedetti, Aux portes du pouvoir. RN, l’inéluctable victoire ?, Paris, Éditions Michel Lafon, 2024, 237 pages, 18.95 €
